À Marrakech, “Chez Ali” : où le couscous est royal, mais le service… soviétique

Bouchaib El Bazi

Au cœur de Marrakech, là où l’odeur du couscous se mêle aux effluves d’ambre, et où les fantasias se succèdent comme les selfies de touristes avec les chameaux, trône l’un des lieux les plus célèbres – ou devrions-nous dire légendaires – de la ville rouge , le restaurant-spectacle “Chez Ali”. Légendaire, oui… mais pas uniquement pour ses shows folkloriques. Aussi – et surtout – pour sa capacité exceptionnelle à transformer une expérience touristique magique en un souvenir amer, le tout avec une simple œillade de serveur.

Un spectacle grandiose… à vos frais

Depuis 1980, “Chez Ali” propose une immersion totale dans un Maroc de conte : cavaliers intrépides, danseuses virevoltantes, rythmes berbères venus des sommets de l’Atlas, acrobates bondissants, feux d’artifice étincelants… Bref, un cocktail visuel et sonore à faire pâlir les mille et une nuits.

Les tentes sont somptueuses, le repas est copieux, et l’ambiance évoque un mariage royal auquel vous seriez l’invité d’honneur.

Mais ne vous emballez pas trop, cher visiteur. Car dès que vous pénétrez sous la tente, le vrai spectacle commence , celui de l’extorsion à peine voilée. Un serveur ici vous glisse déjà une main invisible dans la poche avant même de vous adresser la parole. Un hôte là-bas vous fixe comme si votre portefeuille détenait un secret d’État. Et celui qui vous sert le Harira agit avec la solennité d’un homme qui vous offre le dernier breuvage de sa mère, pas celui d’un établissement tarifé.

Le serveur grognon : héros silencieux de la soirée

Soyons honnêtes , la harira est délicieuse, la viande rôtie fondante, le couscous divin, et les fruits d’une fraîcheur irréprochable. Mais tout cela s’effondre dès l’instant où l’assiette est posée devant vous comme si vous l’aviez commandée sous la menace.

Le visage du serveur exprime un mélange de lassitude et de défi : “Tiens, mange… et tais-toi”. Et quand vient le moment de débarrasser, on dirait qu’un bouton d’éjection a été activé.

Si, par malheur, vous osez demander un supplément ou vous enquérir de l’origine d’un ingrédient, le regard que vous recevrez pourrait figer un volcan. Et dissuader n’importe quel gourmet de poser d’autres questions existentielles.

Le restaurant qui vous dévore avant même que vous ne mangiez

Si vous êtes Marocain de la diaspora, revenu avec une larme à l’œil et une envie sincère de retrouver le goût du pays, “Chez Ali” vous réservera une immersion 100 % locale , le traitement du client comme une carte bancaire ambulante.

Dès l’entrée, l’hospitalité à la mode marrakchie prend forme :

  • Une photo souvenir avec le cavalier ? 100 dirhams.
  • Un plateau de thé d’accueil ? 150 dirhams.
  • Un transfert avec le sourire ? Le sourire est inclus, mais optionnel.

Et n’oubliez pas : tout a un prix… sauf le respect. Lui, visiblement, n’est pas sur le menu.

Un divertissement de luxe, un service à la soviétique

Il serait injuste de nier que “Chez Ali” propose un spectacle inoubliable. Mais ce qui reste en mémoire, hélas, ce n’est pas le hennissement des chevaux ni les chants amazighs. C’est ce pincement au cœur que l’on ressent quand un lieu d’exception saccage lui-même son image à coups de visages fermés et de gestes mécaniques.

Comment un établissement aussi réputé peut-il tolérer un personnel aussi désabusé, dont l’énergie semble dépendre du niveau de pourboire et du taux de glucose dans le thé à la menthe ?

“Chez Ali” pourrait être un joyau de la culture marocaine vivante. Il en a le décor, le son, la lumière. Il ne lui manque qu’une chose : une étincelle d’humanité dans le regard de ceux qui vous accueillent. Car au final, on repart avec une certitude : on peut acheter un feu d’artifice… mais pas un sourire sincère.

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