Condamné et (encore) connecté : le cyber-Chevalier blanc qui patauge dans la boue judiciaire
Bouchaib El Bazi
Parodie satirico-juridique d’une chute annoncée
Il se rêvait en chevalier des temps numériques, armé non d’une épée, mais d’un micro et d’un modem, prêt à pourfendre la corruption, la nuit, le jour, et parfois même entre deux publicités pour des tisanes détox. Pourtant, c’est bien la justice canadienne – pas vraiment connue pour son penchant pour les procès politiques – qui vient de le faire redescendre sur Terre, ou du moins dans une cellule temporaire , 30 jours de prison ferme, une amende salée, et quelques heures de service communautaire pour égayer le tout. Une sentence qui tombe dix jours seulement après une première condamnation pour… diffamation aggravée. Le karma, lui, ne fait jamais de pause.
Car oui, le fameux “cyberactiviste anticorruption”, qui s’auto-intronise lanceur d’alerte entre deux directs Facebook, vient d’entrer dans une spirale judiciaire dont lui seul semble ignorer la gravité. Il persiste, signe, et récidive, tel un justicier persuadé que diffamer, calomnier ou inventer des faits sous couvert d’“investigation citoyenne” est non seulement un droit, mais presque un sacerdoce.
Entre “cybermilitantisme” et syndrome du martyre
Les tribunaux, eux, ont tranché , ce n’est pas du journalisme, c’est de la diffamation pure et dure, saupoudrée d’acharnement, emballée dans un storytelling héroïque cousu main. La Cour suprême du Québec ne s’est d’ailleurs pas embarrassée de circonvolutions , récidive caractérisée, atteinte grave à la réputation, absence de preuves tangibles, et instrumentalisation des réseaux pour nuire.
Mais que fait-il en retour ? Il crie à la censure. Il dénonce un “système corrompu jusqu’à la moelle”. Il filme son propre procès, monte les images avec une musique dramatique, et diffuse le tout à des followers plus prompts à liker qu’à lire un jugement.
Car dans le monde enchanté des “lanceurs d’alertes auto-certifiés”, toute contradiction devient persécution, toute procédure judiciaire devient preuve de vérité. Il ne ment pas, il “interpelle”. Il ne diffame pas, il “dénonce”. Il ne harcèle pas, il “questionne”. Une rhétorique bien huilée, qui se passe volontiers de faits, de vérifications ou de déontologie. La vérité ? Optionnelle. L’indignation ? Obligatoire.
L’algorithme, ce complice silencieux
Ce qui rend ce cas emblématique, ce n’est pas seulement la dimension judiciaire, c’est le rôle complice – et parfois cynique – des plateformes numériques. Les vidéos du personnage prolifèrent, engrangent des vues, déclenchent des commentaires en rafale. L’indignation se monétise bien, la nuance beaucoup moins. Et surtout, l’algorithme ne connaît ni jurisprudence, ni éthique, ni présomption d’innocence.
Ajoutez à cela la porosité juridique entre pays, surtout dans l’espace francophone, et vous obtenez une aubaine pour les justiciers 2.0 en mal de reconnaissance. Des centaines de milliers de vues plus tard, les “révélations” deviennent des “faits” aux yeux du public, les condamnations des “acharnements”, et le jugement une forme d’oppression postmoderne.
Le cas Jerando : un symptôme plus qu’un épilogue
Le personnage – appelons-le Jerando, pour la forme – est en quelque sorte le produit chimiquement pur de notre époque , une figure hybride, entre le gourou digital et le polémiste low-cost, qui navigue dans les eaux troubles de l’activisme sans garde-fous. Il ne possède aucune rédaction, aucune source, aucun filtre éditorial. Son journalisme est un soliloque, son enquête un gloubi-boulga de captures d’écran et de témoignages anonymes, montés comme des thrillers paranoïaques.
Mais ce qui pourrait prêter à sourire devient plus inquiétant lorsqu’on mesure l’audience réelle et l’influence pernicieuse de ces figures auprès d’un public désabusé, souvent peu armé pour distinguer entre information et manipulation. À travers Jerando, c’est une forme de dépolitisation émotionnelle qui s’exprime, où le commentaire prime sur l’analyse, et où la justice institutionnelle est remplacée par les jugements de la toile.
Vers une coopération judiciaire numérique ?
Cette affaire relance donc, encore une fois, la question d’un cadre juridique transnational, notamment dans l’espace francophone, pour faire face aux abus flagrants de la cyber-diffamation. Car pendant que certains activistes sincères risquent leur vie pour documenter des crimes bien réels, d’autres s’érigent en héros pour avoir balancé une rumeur sur TikTok.
À quand un statut juridique pour les “lanceurs d’alerte autoproclamés” ? À quand une charte éthique des influenceurs pseudo-journalistes ? À quand une intelligence artificielle qui détecterait le bullshit avec autant d’efficacité que les fake boobs sur Instagram ?
En attendant…
Jerando, lui, purgera sa peine. Peut-être même fera-t-il une vidéo depuis le centre de détention, expliquant qu’il est victime d’un “complot global” visant à le faire taire parce qu’il dérange. Il évoquera la vérité, la justice, le peuple et Dieu dans une même phrase.
Mais au fond, ce n’est pas lui le plus inquiétant, c’est l’écosystème qui le permet, l’amplifie, et parfois l’encourage. Car dans un monde où l’algorithme récompense le clash et l’outrance, les condamnations judiciaires risquent bien d’être la seule forme d’éditorial responsable qu’il nous reste.