Crise algéro-française : la lente agonie d’une relation bilatérale sur le fil du rasoir

Bouchaib El Bazi

Par-delà les discours de façade et les gestes de courtoisie, Paris et Alger s’enfoncent dans un divorce à peine déguisé. Deuxième année de crise, et toujours aucun horizon en vue.

L’année 2025 s’est ouverte sur une nouvelle secousse dans le long feuilleton de la crise algéro-française. Cette fois, la gifle est venue directement de l’Élysée : Emmanuel Macron a ordonné la suspension de l’accord bilatéral de 2013, lequel dispensait les détenteurs de passeports diplomatiques et de service algériens de visa pour la France. Une décision à la fois symbolique et lourde de conséquences, à laquelle Alger a répliqué le lendemain avec un effet miroir, dénonçant à son tour l’accord comme « caduc ».

Le ton est donné : la détente n’est pas à l’ordre du jour.

Quand la diplomatie devient une guerre de nerfs

Dans un communiqué sans équivoque, le ministère algérien des Affaires étrangères a accusé la France de “se défausser de ses responsabilités”, qualifiant la lettre de Macron comme une tentative de rejeter “l’entière responsabilité de la crise sur l’Algérie”. Une posture que la diplomatie algérienne juge « éloignée de la réalité » et « contraire aux principes du dialogue d’égal à égal ».

Le même communiqué rappelle que l’accord de 2013 n’a jamais été une exigence d’Alger, mais une initiative « exclusivement française ». Pour Alger, la suspension française constitue une opportunité de mettre fin formellement à un dispositif qu’elle n’a jamais sollicité. Le message est clair : la réciprocité sera la règle, même au risque d’aggraver la fracture.

Encadré contextuel : L’accord de 2013 en bref

Signé en janvier 2013, l’accord entre la France et l’Algérie dispensait certains titulaires de passeports officiels (diplomatiques ou de service) de demande de visa pour des séjours de courte durée en France. Il visait à fluidifier les échanges administratifs et officiels entre les deux pays. Sa suspension marque un tournant, dans un climat où les canaux de dialogue bilatéraux s’amenuisent.

Deux États, deux logiques de confrontation

Cette nouvelle tension illustre la montée en puissance d’une diplomatie conflictuelle entre les deux pays. Depuis juillet 2024, plusieurs signaux ont marqué l’effondrement progressif du lien bilatéral :

  • La reconnaissance par la France du plan marocain d’autonomie pour le Sahara,
  • L’incarcération du romancier Boualem Sansal et du journaliste Christophe Gildes en Algérie,
  • Et plus récemment, le refus répété d’Alger de répondre aux demandes françaises de libération ou d’assistance consulaire.

À Paris, ces refus passent désormais pour des provocations délibérées, et Emmanuel Macron, confronté à une pression politique croissante, a choisi de durcir le ton. Il a ordonné à son gouvernement d’adopter une ligne « plus ferme et plus déterminée » vis-à-vis d’Alger. Le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau agite le bâton sécuritaire, tandis que le président joue encore – du moins en apparence – la carte du dialogue institutionnel.

Mais l’ambiguïté n’a plus d’effet à Alger. Macron parle de “coopération nécessaire” tout en dénonçant “l’immobilisme algérien sur les dossiers migratoires et sécuritaires”. Une dualité perçue à Alger comme un double discours, voire une stratégie d’usure.

Le poids du symbolique : Boualem Sansal et Christophe Gildes comme otages diplomatiques ?

Les cas du romancier Boualem Sansal (condamné à cinq ans de prison) et du journaliste sportif Christophe Gildes cristallisent les tensions. Paris évoque des raisons humanitaires, Alger parle de souveraineté judiciaire. Le silence des autorités algériennes sur ces deux affaires semble avoir provoqué un déclic politique à Paris, qui voit désormais dans cette inertie un affront diplomatique.

Pour Macron, “la France doit être respectée pour qu’elle puisse respecter”. Cette formule, chargée de sous-entendus, acte une rupture de confiance : le partenariat privilégié entre la France et l’Algérie vit sans doute ses dernières heures.

Un passé encombrant, un présent incertain

La crise actuelle n’est pas sans précédents, mais elle se distingue par son enlisement prolongé. Aucun canal diplomatique n’a permis de désamorcer les tensions, malgré les signaux de détente ponctuels. Lors d’une interview à la presse libanaise, le président Tebboune affirmait pourtant : « Je n’ai aucun problème avec le président Macron ». Des propos interprétés comme une tentative d’apaisement – restée lettre morte.

Car derrière les formules, les dossiers qui fâchent s’accumulent : mémoire coloniale, expérimentations nucléaires françaises, expulsions de sans-papiers, restriction de visas, ingérence supposée, etc. Même l’accord de 1968 sur la circulation des Algériens est aujourd’hui qualifié par Tebboune de « coquille vide », détournée par « une minorité d’extrême droite française ».

Vers une rupture assumée ?

Les deux pays ont désormais abaissé leur représentation diplomatique au rang de chargés d’affaires, signe tangible de la dégradation relationnelle. Les discours sur « l’amitié historique » ne masquent plus rien. La France affirme vouloir adopter un ton clair, quitte à sacrifier la diplomatie des convenances. L’Algérie, de son côté, cultive un nationalisme sourcilleux, transformant chaque critique extérieure en levier d’unité intérieure.

Ce jeu à somme nulle n’a pourtant aucun gagnant : les étudiants algériens se heurtent à un mur de visas, les entreprises françaises peinent à investir dans un climat incertain, et les projets de coopération restent gelés.

chronique d’une dégradation annoncée

La deuxième année de crise algéro-française s’ouvre sous le signe d’une polarisation radicale. L’escalade des mesures punitives semble remplacer le dialogue stratégique. Si rien ne change, la relation bilatérale pourrait basculer dans une forme de rupture silencieuse, où les symboles remplacent les actes, et où la méfiance devient norme.

L’histoire commune entre la France et l’Algérie aurait pu être un atout géopolitique. Elle risque désormais de se figer en passif diplomatique, que ni les générations actuelles ni futures ne sauront solder.

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