L’influence émirats au Maroc, un risque stratégique sous-estimé

Bouchaib El Bazi

L’Opinion à publié un article aux accents presque hagiographiques sur les services renseignement émiratis, leur supposé rôle central dans l’aide humanitaire à Gaza et leur capacité à « façonner l’avenir » de l’enclave palestinienne. Sous la plume de Claude Moniquet et Mehdi Hajjaoui, la narration déroule un tapis rouge à Abou Dhabi , aide médicale et alimentaire, programmes de reconstruction, maîtrise des technologies spatiales et de l’intelligence artificielle, et relations privilégiées avec Israël, Washington et Paris. Un tableau léché, presque parfait. Trop parfait ?

La question qui fâche : pourquoi maintenant ?

Les Émirats, si réellement motivés par l’humanitaire, ont-ils besoin de cette opération de communication ? Et surtout, pourquoi L’Opinion, journal réputé pour son alignement sur certaines sensibilités politico-économiques françaises et surtout DGSE, choisit-il ce moment précis pour relayer ce message ? Le conflit à Gaza n’a pas attendu 2025 pour provoquer des drames humains. La guerre de l’image, elle, se joue en temps réel , chaque photo de convoi humanitaire, chaque discours calibré, participe à une stratégie d’influence régionale… et à une bataille d’alliances.

L’ombre de la géopolitique

L’article ne cache pas le socle diplomatique sur lequel repose la montée en puissance émiratie , normalisation avec Israël, liens stratégiques avec les États-Unis et la France, et un ancrage sécuritaire régional solide. Ce sont précisément ces connexions qui posent question ; la reconstruction de Gaza est-elle un geste désintéressé ou une pièce supplémentaire sur l’échiquier de l’influence moyen-orientale ?

Quand le Maroc s’invite dans la narration

Plus surprenant encore, l’article glisse une référence à « l’activation » supposée de réseaux islamistes marocains, citant des agitations au port de Tanger liées à la cause palestinienne. Une mention qui interpelle , pourquoi associer, dans un même papier, les efforts humanitaires à Gaza et une mise en cause indirecte de franges idéologiques au Maroc ? Est-ce un simple détail… ou un signal politique adressé à Rabat ?

Le risque émirati pour le Maroc : un nouvel acteur d’influence aux intentions ambiguës

L’ascension spectaculaire des Émirats arabes unis sur la scène régionale, sous la houlette du cheikh Tahnoun ben Zayed, ne doit pas masquer les menaces que cette puissance émergente peut faire peser sur la stabilité et la souveraineté du Maroc. En effet, derrière un rôle affiché de puissance diplomatique et humanitaire, se cache une stratégie d’influence complexe qui pourrait déstabiliser certains équilibres internes au royaume.

Derrière l’image policée de l’aide, une réalité moins glamour circule sur les réseaux marocains , voyages « tous frais payés » de certains influenceurs à Dubaï, enveloppes généreuses, financements déguisés. Le  »facebooki Hour » qui repart avec un million de dirhams, « Ould El Asima » gratifié de trois Omras, ou encore la proximité croissante de Saïd Abranous avec des cercles émiratis sont autant de signaux faibles qui posent une question centrale , jusqu’où cette diplomatie des cadeaux sert-elle à mailler des relais d’influence au Maroc ?

Une toile numérique en mutation

La montée en puissance de discours communautaires divisifs, notamment autour de la promotion de l’« amazighité » numérique et l’émergence d’une « Tamgrabit » très visible en ligne, pose la question de la manipulation identitaire. Ce phénomène, qui s’accompagne d’une présence africaine renforcée dans certains milieux urbains, interroge sur les acteurs qui orchestrent cette recomposition culturelle et sociale. Les indices convergent vers un rôle direct ou indirect des Emirats, qui pourraient chercher à exploiter ces fractures pour affaiblir l’unité nationale marocaine.

Enfin, sur le plan sécuritaire, la sophistication technologique des services émiratis — en particulier dans le domaine de l’intelligence artificielle, des systèmes de surveillance et du renseignement électronique — leur confère des moyens inédits pour s’immiscer dans les affaires internes de pays comme le Maroc, voire pour collecter des informations sensibles.

Cette influence émiratie, à travers des méthodes parfois opaques et des alliances troubles, menace la souveraineté du Maroc en créant un espace d’ingérence voilée, susceptible de fragiliser la cohésion sociale, la stabilité politique et l’indépendance stratégique du royaume.

 Vigilance nationale

Si la diplomatie émiratie a su s’imposer comme un acteur incontournable du Moyen-Orient, il serait naïf d’ignorer que derrière la bannière humanitaire, se déploie un soft power à visée géopolitique. Pour le Maroc, allié stratégique des Émirats mais aussi acteur autonome sur le dossier palestinien, la question n’est pas de refuser l’aide… mais de rester maître de la narration et vigilant face aux réseaux parallèles qui pourraient fragiliser sa cohésion interne.

Le Maroc doit donc renforcer sa vigilance face à ces manœuvres, promouvoir une souveraineté numérique forte, et préserver l’intégrité de ses institutions contre toute tentative de manipulation extérieure.

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.