France–Algérie : Paris mobilise l’espace Schengen pour durcir les restrictions de visas et accentuer la crise diplomatique
Bouchaib El Bazi
Les relations franco-algériennes viennent de franchir un nouveau seuil critique.
Après avoir suspendu l’accord d’exemption de visa pour les détenteurs de passeports diplomatiques et de service algériens, Paris s’apprête à « européaniser » sa politique restrictive en exploitant les dispositions juridiques de l’espace Schengen. Une stratégie qui coïncide avec l’émission, par la justice française, d’un mandat d’arrêt international contre Salah Eddine Selloum, ancien premier secrétaire de l’ambassade d’Algérie à Paris – une première dans l’histoire des relations bilatérales.
Vers une généralisation européenne des mesures françaises
Selon des sources diplomatiques, la France envisage d’invoquer l’article 22 de la Convention Schengen, qui permet à un État membre de demander aux autorités centrales des autres États membres de procéder à une « consultation préalable » lors de l’examen des demandes de visas de ressortissants de pays tiers ou de certaines catégories de ceux-ci.
Concrètement, Paris pourrait notifier la Commission européenne et les pays membres de Schengen de sa décision de soumettre les demandes de visas algériens à cette clause, en invoquant des motifs de sécurité ou d’administration. Les justifications avancées pourraient inclure l’augmentation de l’immigration irrégulière et le manque de coopération d’Alger dans la réadmission des migrants en situation irrégulière.
Cette démarche permettrait à la France de refuser un visa à tout ressortissant algérien – qu’il soit particulier, étudiant, travailleur, membre de famille ou détenteur de passeport de service – même si l’État membre ayant reçu la demande initiale n’y voit aucune objection. En d’autres termes, la décision française s’étendrait de facto à l’ensemble de l’espace Schengen.
Un objectif politique assumé ?
Pour plusieurs observateurs, le risque d’un revers juridique n’est pas exclu : la Convention Schengen interdit en principe l’usage de l’article 22 à des fins purement politiques. Alger pourrait donc argumenter que la motivation sécuritaire n’est qu’un prétexte, et porter l’affaire devant des instances européennes et organisations spécialisées, y compris en matière de droits humains.
Cette « européanisation » des restrictions de visas intervient alors que l’Algérie avait entamé des discussions bilatérales avec certains États membres, comme l’Italie ou la Slovénie, pour conclure des accords de facilitation similaires à ceux autrefois en vigueur avec la France. L’initiative de Paris vise précisément à couper court à ces passerelles diplomatiques.
L’affaire Selloum, catalyseur du bras de fer
La tension est montée d’un cran avec l’émission, le 25 juillet dernier, d’un mandat d’arrêt international par un juge français contre Salah Eddine Selloum, ex-diplomate en poste à Paris, soupçonné d’implication dans l’enlèvement et la tentative d’assassinat d’Amir Boukhors, opposant et réfugié politique. Selon Le Monde, « ce développement judiciaire va ajouter de nouvelles blessures à une relation franco-algérienne déjà fracturée ».
Il s’agit d’une situation inédite qui, selon plusieurs analystes, entérine un état de quasi-rupture diplomatique. Les derniers mois ont été marqués par des mesures de rétorsion : suspension par Emmanuel Macron de l’accord d’exemption de visas diplomatiques et de service, suivie par une annulation pure et simple de cet accord par Alger, accompagnée de restrictions sur les locaux diplomatiques français en Algérie.
Une crise qui dépasse le bilatéral
En cherchant à rallier ses partenaires européens à sa position, Paris inscrit désormais sa querelle avec Alger dans un cadre communautaire. Cette stratégie, qui pourrait déboucher sur un isolement accru des ressortissants algériens dans l’espace Schengen, s’inscrit dans un contexte de méfiance réciproque et d’escalade diplomatique inédite.
La question reste de savoir si cette offensive française, à la fois judiciaire et migratoire, trouvera un appui unanime au sein de l’UE – ou si elle se heurtera aux garde-fous juridiques et politiques que prévoit l’architecture Schengen.