Le discours religieux marocain à l’ère numérique : un nouveau minbar face à l’extrémisme et au défi de la confiance

Majdi Fatima Zahra

À l’heure où les technologies bouleversent nos modes de communication et redessinent les cartes de l’influence culturelle et spirituelle, le ministère marocain des Habous et des Affaires islamiques avance, pas à pas, vers la numérisation du champ religieux. Ce choix n’a rien d’un luxe technologique ou d’une tendance passagère : il s’agit d’une orientation stratégique imposée par la réalité digitale contemporaine.

Le constat est limpide : les réseaux sociaux ne sont plus de simples espaces de divertissement, mais des arènes où le discours de la modération côtoie la propagande extrémiste, où les valeurs nationales croisent des idéologies transnationales. Dans ce contexte, le projet marocain de numérisation du travail religieux apparaît comme un outil à double vocation : protéger l’identité religieuse nationale et tisser un lien interactif et moderne avec la jeunesse.

Les données officielles révèlent que le ministère gère dix plateformes sociales générant un fort engagement, majoritairement auprès d’un public jeune. Ce basculement ne traduit pas seulement un changement de support, mais un changement de paradigme : le minbar traditionnel et le cercle d’enseignement ne suffisent plus, le smartphone et l’écran deviennent désormais des composantes centrales de l’expérience religieuse.

De la défense à la construction

L’objectif affiché ne se limite pas à contrer les vagues d’extrémisme numérique, mais bien à refonder le rapport entre religion et société. Le projet vise à articuler l’authenticité du rite malikite, de la doctrine acharite et du soufisme sunnite modéré avec les codes visuels et sonores des plateformes modernes.

C’est dans cette logique qu’un programme de formation numérique a été lancé au profit de 3 900 imams, morchidines et morchidates. Objectif : leur transmettre les outils pour produire un contenu interactif et maîtriser l’art de dialoguer avec un public habitué aux vidéos courtes et au live streaming. Il s’agit là d’un investissement humain plus que technique, car l’efficacité d’un message ne se mesure pas à la qualité de l’image, mais à la pertinence du discours et à sa capacité d’écho auprès des réalités vécues.

Ancrer les valeurs avec des outils contemporains

Pour Khalid Touzani, chercheur en sciences religieuses, cette numérisation est une « nécessité sécuritaire et intellectuelle » face à l’expansion des discours radicaux sur les réseaux. Elle s’inscrit pleinement dans l’appel du roi Mohammed VI à encadrer et protéger le champ religieux, un appel à la fois civilisationnel et sécuritaire, qui consiste à réinjecter les valeurs marocaines dans un langage communicatif renouvelé.

Le ministère ne s’est pas contenté de créer des pages Facebook ou des chaînes YouTube : il a modernisé son infrastructure numérique, archivé les prêches du vendredi, mis en ligne des revues, des recherches, des fatwas et lancé des plateformes interactives dédiées au hadith, où affluent chaque semaine des milliers de questions. C’est toute la philosophie de la fatwa qui se transforme : d’une parole descendante, figée, à un échange participatif, proche des préoccupations quotidiennes.

Le vrai défi : le contenu avant l’outil

Le principal enjeu ne réside pas dans le nombre de plateformes ou la rapidité de diffusion, mais dans la nature même du message. Un discours religieux destiné à la jeunesse échouera s’il se limite aux injonctions morales ou s’il se place dans une posture de surveillance. Le message doit savoir écouter autant qu’orienter, inspirer autant que réguler, et présenter la religion comme un partenaire dans la vie, non comme un poids ou une autorité distante.

En définitive, la numérisation du champ religieux au Maroc ne doit pas être vue comme une réaction ponctuelle à la menace extrémiste, mais comme un projet de long terme visant à construire une conscience religieuse renouvelée, capable de rivaliser dans l’espace numérique global sans trahir ses fondements. C’est une bataille silencieuse, mais décisive, qui se joue sur les écrans avant de se gagner dans les esprits.

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