Algérie : le drame de Oued El Harrach met à nu l’impéritie du régime

Bouchaib El Bazi

En Algérie, le régime est une nouvelle fois pointé du doigt. Vendredi dernier, la chute d’un autobus bondé dans l’Oued El Harrach – un égout à ciel ouvert traversant Alger et ses environs – a coûté la vie à 18 personnes et blessé plus d’une vingtaine d’autres. L’opinion publique accuse ouvertement le pouvoir d’être le principal responsable de ce drame, conséquence d’un délabrement avancé des infrastructures et d’une politique de gestion jugée catastrophique.

Des infrastructures à l’abandon

Dans cette « Algérie nouvelle », rebaptisée récemment « Algérie victorieuse » par Abdelmadjid Tebboune, les infrastructures de base sont dans un état de décrépitude alarmant. Le parc automobile en est l’illustration : privé de pièces de rechange à cause des restrictions imposées par le président, il se détériore inexorablement. Résultat : des milliers de morts sur les routes chaque année, dans ce qui ressemble à une hécatombe silencieuse. Le drame de Oued El Harrach n’en est que le dernier épisode.

La fuite en avant du pouvoir

Face à l’indignation, le ministre des Transports, Saïd Sayoud, a d’abord rejeté la responsabilité sur les conducteurs, accusés de provoquer « plus de 90 % des accidents » par excès de vitesse. Mais très vite, le président Tebboune a désavoué son ministre et ordonné l’immobilisation immédiate de tous les autobus de plus de trente ans – soit environ 70 % du parc de la capitale. Une décision brutale qui révèle surtout l’échec d’une politique de limitation drastique des importations, ayant privé le pays de véhicules neufs et de pièces détachées.

Dans un revirement, le ministre a finalement reconnu que le vieillissement du parc automobile constituait la principale cause des accidents. Il a accordé un délai de six mois aux sociétés de transport pour acquérir de nouveaux bus, tout en assurant que l’État participerait au financement. Mais l’aveu est clair : la stratégie économique du régime, censée préserver les devises, se traduit par une mise en danger permanente des citoyens.

Des « cercueils roulants » pour transports publics

Derrière les slogans de prospérité et d’autosuffisance, les Algériens se retrouvent privés de biens de première nécessité : eau potable, réseaux d’assainissement fonctionnels, et moyens de transport sûrs. Les bus vétustes circulant à Alger ressemblent désormais à des « cercueils roulants », indignes d’un pays riche en ressources pétrolières et gazières.

Répression médiatique et lutte de clans

Le drame a aussi révélé les réflexes autoritaires du pouvoir. Quatre chaînes de télévision (El Hayat TV, El Bilad TV, El Wataniya TV et Echorouk TV) ont été sanctionnées par 48 heures d’« écran noir » pour avoir diffusé des images jugées « choquantes » et relayé les témoignages des blessés et de leurs familles. Pourtant, ces mêmes chaînes avaient scrupuleusement relayé les messages officiels : condoléances de Tebboune depuis sa villégiature bavaroise, annonces de deuil national, et visites ministérielles aux hôpitaux.

Cette sanction révèle surtout la fébrilité d’un pouvoir divisé. Les caméras ont largement couvert la visite du chef d’état-major, le général Saïd Chengriha, au chevet des blessés, retransmise en direct sur les chaînes publiques et privées. Une exposition médiatique contrastant avec celle accordée à la délégation présidentielle, signe d’une lutte de clans où chaque camp tente d’exploiter le drame pour discréditer l’autre.

Une propagande mise à nu

Au final, Oued El Harrach est devenu le symbole d’un double naufrage : celui des infrastructures et celui d’un régime qui cherche à maquiller son impéritie derrière des slogans creux. Les images de cadavres repêchés dans un égout à ciel ouvert ont fissuré la propagande de « l’Algérie nouvelle » et libéré une colère populaire que même la censure ne peut contenir.

Sanctionner des chaînes de télévision pourtant dociles n’y changera rien : ce sont les immondices du Oued Harrach qui ont désormais marqué, d’une tache indélébile, la vitrine du régime.

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