La confrérie bouddchichie : un passage de témoin pour préserver l’unité spirituelle
Par Bouchaib El Bazi
La scène soufie marocaine a récemment été marquée par un événement majeur : la décision de cheikh Mounir El Qadiri Bouddchich de renoncer à la direction de la confrérie Qadiriyya Bouddchichiyya au profit de son frère cadet, Mouad Bouddchich, succédant ainsi à leur père, le défunt cheikh Jamal Eddine El Qadiri Bouddchich. Un geste présenté comme une étape décisive pour contenir les tensions et préserver l’unité de la plus importante confrérie soufie du Maroc.
Dans un communiqué officiel, Mounir El Qadiri a dénoncé les « attaques et incompréhensions » dont la confrérie aurait été la cible ces derniers jours, rappelant que le soufisme constitue l’un des piliers de l’identité religieuse marocaine sous l’égide de l’Imarat al-Mouminine. Tout en exprimant son intention de se retirer, « que ce soit au profit de son frère ou de toute autre personne », il a insisté sur la nécessité de protéger l’image de la voie soufie contre les interprétations erronées et la surexposition médiatique.
Un geste de désamorçage
Pour Rachid Lazrak, président du Centre Afrique du Nord pour les études et l’évaluation des politiques publiques, cette abdication représente « une tentative proactive d’éviter toute division interne parmi les disciples et au sein même de la famille dirigeante de la zaouïa ». Selon lui, Mounir El Qadiri « présente la fonction de cheikh comme un service spirituel et non comme une position de pouvoir », une posture qui contribuerait à apaiser les fidèles et à encadrer le discours public de la confrérie. Toutefois, l’analyste prévient que « malgré cette décision symboliquement forte, le risque de divergences de loyautés demeure », dans la mesure où les zaouïas sont à la fois des institutions religieuses et des réseaux sociaux, économiques et politiques.
Une légitimation collective
Dimanche dernier, l’Association des Chorfa Bouddchich a publié un communiqué relayé largement par les disciples, exprimant sa pleine adhésion à la désignation de Mouad Bouddchich comme « pôle spirituel » et nouveau cheikh de la confrérie. Le texte salue une « décision historique » et un précédent dans le champ du soufisme mondial, en mettant en avant « les valeurs humaines et l’éthique islamique élevée » incarnées par Mounir El Qadiri. L’association a également souligné la consonance de cette transition avec « les hautes orientations de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, Amir Al-Mouminine », qui garantit le rôle spirituel, social et diplomatique de la voie bouddchichie.
Entre continuité et enjeux de gouvernance
Pour Rachid Lazrak, la cohésion de la confrérie sur le long terme dépendra de sa capacité à préserver le consensus interne, à gérer ses ressources de manière équilibrée et à maintenir son lien de légitimité avec l’Imarat al-Mouminine. Dans ce contexte, la relation entre l’autorité spirituelle et l’appui politique apparaît comme un facteur déterminant de la pérennité de son influence.
Un discours de défense et de fierté
Afin d’écarter toute interprétation réduisant la situation à une rivalité de pouvoir, Mounir El Qadiri a rappelé que « dans notre Royaume, royaume du soufisme, celui-ci constitue avec le fiqh malékite et le credo acharite l’un des trois fondements de l’identité religieuse, sous la protection de l’Imarat al-Mouminine ». Et de conclure : « Nous avons traversé cette épreuve avec dignité et offrirons une leçon à qui de droit, au Maroc comme à l’étranger, malgré les attaques dont nous avons été la cible ».
Une vocation universelle
Parallèlement à ses engagements spirituels, Mounir El Qadiri continue de diriger la Fondation Al Moultaqa, créée en 2015, qui œuvre pour une citoyenneté responsable, la promotion de l’économie sociale et solidaire, la protection de l’environnement et le dialogue interculturel. Un prolongement séculier d’une démarche spirituelle qui vise à faire de la Qadiriyya Bouddchichiyya un pont spirituel universel, œuvrant pour la paix et la compréhension mutuelle dans un monde traversé par de multiples fractures.