Crise diplomatique entre l’Algérie et la France : la rupture de confiance atteint un niveau inédit

Par Meriem Boumala

Tanger– Les relations entre l’Algérie et la France traversent une crise de confiance sans précédent. Depuis l’été 2024, une série de mesures restrictives et de déclarations contradictoires a aggravé les tensions, jusqu’à la récente suspension de l’accord d’exemption de visas pour les détenteurs de passeports diplomatiques et de service, un épisode révélateur du climat de défiance réciproque.

Un bras de fer autour de l’accord de 2013

La controverse s’est cristallisée autour de l’accord signé en 2013, qui dispensait les titulaires de passeports diplomatiques et de service de visa pour de courts séjours. Si Paris a affirmé que la décision de suspension provenait d’Alger, les autorités algériennes démentent formellement et accusent la partie française d’avoir été la première à enfreindre l’accord.

Selon un responsable du ministère algérien des Affaires étrangères, cité par l’agence de presse officielle APS, la France avait déjà imposé des restrictions dès février 2025. Deux incidents avaient alors été dénoncés , le refus d’entrée sur le territoire français de l’épouse de l’ambassadeur d’Algérie au Mali, ainsi que celui de l’ancien directeur de cabinet de la présidence, Abdelaziz Khellaf, tous deux détenteurs de passeports diplomatiques.

Pour Alger, ces épisodes ont constitué « la première violation flagrante » de l’accord, justifiant l’application du principe de réciprocité. Le 7 août 2025, l’Algérie a officiellement notifié son retrait de l’accord bilatéral, une décision que Paris a ensuite publiée au Journal officiel.

Tensions accrues et climat délétère

Cette rupture vient s’ajouter à un faisceau de différends qui fragilisent davantage une relation déjà complexe, héritée d’une histoire coloniale douloureuse et souvent instrumentalisée dans le débat politique français. Des déclarations à caractère hostile, comme celles de l’ancienne ministre Noëlle Lenoir, accusant les « millions d’Algériens » de représenter une menace, ont encore attisé la colère à Alger.

La communication officielle entre les deux pays se limite désormais à des « notes verbales », signe d’un gel quasi-total des canaux diplomatiques. Plusieurs analystes redoutent une dégradation durable, voire une rupture, dans un contexte où les pressions du courant politique d’extrême droite en France renforcent la crispation.

Appels au dialogue et à l’apaisement

Malgré cette atmosphère tendue, des initiatives de la société civile tentent d’ouvrir des perspectives de réconciliation. Le site d’investigation français Mediapart a publié une lettre ouverte adressée aux présidents Abdelmadjid Tebboune et Emmanuel Macron, signée par près de quarante personnalités algériennes, françaises et franco-algériennes.

Parmi les signataires figurent des universitaires, artistes et militants, tels que Issa Kadri, Ahmed Mahiou, Alain Ruscio ou encore Gilles Manceron. Dans leur appel, ils exhortent les deux chefs d’État à dépasser les logiques électoralistes et les postures diplomatiques conjoncturelles pour replacer les jeunes générations et les intérêts partagés au cœur de la relation bilatérale.

« L’avenir des relations franco-algériennes ne peut se réduire à des calculs politiques à court terme », écrivent-ils, insistant sur la nécessité de traiter avec courage les blessures de la colonisation et de construire un avenir basé sur le respect mutuel, la dignité et la solidarité.

Une relation historique à la croisée des chemins

La crise actuelle met en lumière la fragilité d’un partenariat longtemps présenté comme stratégique, mais sans cesse rattrapé par les mémoires coloniales et les tensions politiques. À mesure que la défiance s’installe, l’appel des voix citoyennes et intellectuelles à renouer le dialogue souligne l’urgence de restaurer un minimum de confiance, condition essentielle pour préserver les multiples liens humains, culturels et économiques qui unissent les deux rives de la Méditerranée.

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.