La célébration du Mawlid au Maroc : racines historiques et significations culturelles
Abdellah Boussouf
La commémoration de la naissance du Prophète Mohammed (Mawlid an-Nabawi) occupe une place singulière dans l’histoire religieuse et culturelle du Maroc. Depuis plusieurs siècles, elle constitue un moment privilégié où se conjuguent l’expression de l’amour envers le Prophète – paix et bénédiction sur lui – et la préservation d’une identité spirituelle et sociale propre au tissu marocain, inscrite dans le cadre plus large de la tradition islamique.
Historiquement, si diverses dynasties musulmanes ont marqué cette célébration de leur empreinte, c’est la famille Azafide de Ceuta, en particulier le juge Abû al-‘Abbâs al-‘Azafî (m. 1236), qui a institutionnalisé les premiers rites réguliers du Mawlid. Son ouvrage al-Durr al-Munazzam fî Mawlid al-Nabî al-Mu‘azzam proposait d’ancrer la célébration de la naissance du Prophète comme alternative éducative et culturelle aux festivités chrétiennes de Noël observées par les musulmans d’al-Andalus. Dès lors, le Mawlid s’est imposé comme un vecteur de consolidation identitaire et de renouvellement du lien à la Sirâ du Prophète.
Mémoire collective et pratiques populaires
Dans l’imaginaire populaire marocain, le Mawlid a toujours revêtu des formes symboliques profondes. Dans certaines régions, notamment le Rif, il était assimilé à l’arrivée d’un nouveau-né au sein de la famille. Les femmes hissaient des drapeaux confectionnés à partir de tissus précieux (comme le foulard ou la sebniyya) sur les toits des maisons et préparaient des mets traditionnellement réservés aux femmes en couches, en signe d’accueil du « nouveau-né sublime ». Des sacrifices de coqs, la préparation de couscous ou encore l’achat de vêtements neufs pour les enfants accompagnaient cette journée, traduisant l’imbrication du religieux dans les gestes quotidiens de la communauté.
Un patrimoine culturel et spirituel
Le Mawlid n’a pas seulement nourri des pratiques domestiques. Il a également favorisé la création de formes culturelles et spirituelles riches : chants de madîh nabawî, mawâssîm populaires, expressions proverbiales en arabe dialectal comme en amazigh, toutes imprégnées de références à la figure prophétique. Par ce cumul historique, la célébration s’est enracinée dans la mémoire collective au point d’être perçue non comme une fête religieuse additionnelle – au même titre que l’Aïd al-Fitr ou l’Aïd al-Adha – mais comme un moment naturel du cycle social et culturel marocain.
Débats doctrinaux et perception marocaine
Si certaines écoles juridiques considèrent le Mawlid comme une innovation (bid‘a), ce jugement s’avère insuffisant lorsqu’il est détaché de son contexte historique et sociologique. Jamais les Marocains n’ont assimilé le Mawlid à l’institution d’une nouvelle prescription religieuse. Ils l’ont toujours envisagé comme une occasion de revivifier les valeurs de l’islam, d’entretenir la mémoire du Prophète et de renforcer la cohésion sociale. Une approche strictement normative, déconnectée de cette profondeur culturelle, ne saurait donc rendre compte de la complexité du phénomène.
La célébration du Mawlid au Maroc ne se réduit pas à un ensemble de pratiques rituelles, mais se présente comme un fait civilisationnel révélateur de la capacité de la société marocaine à conjuguer religion, histoire et culture. Elle exprime un attachement sincère au Prophète et illustre l’aptitude des Marocains à transformer une commémoration religieuse en un espace de créativité culturelle et de cohésion sociale. Étudier cette pratique implique ainsi de dépasser les jugements normatifs pour reconnaître une spécificité identitaire où l’amour du Prophète devient vecteur d’éthique, de mémoire et de continuité culturelle.