Le Maroc et l’Espagne face au défi du tracé des frontières maritimes : entre dialogue, droit international et enjeux stratégiques
Bouchaib El Bazi
La question du délimitation des frontières maritimes demeure l’un des dossiers sensibles au cœur des relations entre Madrid et Rabat. Si les deux pays affichent une volonté claire de parvenir à un accord équilibré, le Maroc insiste sur le respect de ses droits souverains, tout en privilégiant le dialogue, le bon voisinage et l’intérêt mutuel comme seules voies de règlement durable.
Une dynamique bilatérale renforcée par la reconnaissance espagnole du Sahara marocain
Le tournant majeur dans ce dossier est intervenu en 2022, lorsque l’Espagne a officiellement soutenu le plan d’autonomie marocain pour le Sahara. Ce positionnement politique a favorisé un climat de confiance, ouvrant la voie à une feuille de route conjointe qui inclut la création d’une commission bilatérale chargée d’étudier le dossier du tracé maritime. Comme l’a souligné le ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita, « le Maroc reste attaché au dialogue comme unique instrument de délimitation des frontières, que ce soit en Méditerranée ou dans l’Atlantique », insistant sur une approche fondée sur la transparence et la réciprocité.
Le Maroc, une nation maritime assumée
Lors d’un colloque organisé avec l’Institut de droit international, Bourita a rappelé que le Maroc s’est construit, depuis plusieurs décennies, une véritable identité de nation maritime. Celle-ci repose sur trois piliers :
- L’unité territoriale, incluant les provinces sahariennes.
- La légitimité juridique, via le respect scrupuleux de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (1982).
- Le rejet de l’unilatéralisme, c’est-à-dire toute tentative d’imposer un fait accompli.
Dans cette perspective, le Maroc a progressivement consolidé son arsenal juridique interne. En 2020, le Parlement a adopté deux lois renforçant la souveraineté maritime nationale, créant notamment une zone économique exclusive (ZEE) de 200 milles nautiques.
Ressources stratégiques et tensions potentielles
Au-delà de la symbolique des frontières, la délimitation maritime recèle d’importants enjeux économiques et géostratégiques. Les récentes découvertes de réserves pétrolières et gazières au large du Sahara, ainsi que la présence de ressources minérales critiques comme le tellure, le cobalt ou le baryum, attisent l’intérêt des deux pays.
À Madrid, certaines forces politiques, notamment les élus de l’archipel canarien, réclament une accélération des négociations bilatérales pour prévenir tout litige futur. Comme l’a relevé José Miguel Barragán, porte-parole du groupe parlementaire de la “Coalición Canaria”, il est essentiel de tracer clairement les limites afin de garantir une exploitation équilibrée et éviter les tensions.
Une approche coopérative plutôt que conflictuelle
Pour nombre d’experts, la logique d’affrontement serait contre-productive. Selon Khalid Chiat, professeur de relations internationales, « les négociations avancées autour du tracé maritime servent autant les intérêts de Rabat que ceux de Madrid et des Canaries. Elles offrent l’opportunité de partager certaines ressources et de coordonner leur exploitation, générant ainsi des bénéfices économiques mutuels. »
Cette orientation traduit également la vision royale exprimée dans le discours de la Marche verte de 2023, où le roi Mohammed VI a érigé la dimension maritime en levier central de développement, notamment à travers de grands projets structurants tels que le port Tanger Med ou le futur port atlantique de Dakhla, véritables hubs de l’économie bleue et de l’intégration africaine.
La mer : un pont, non une frontière
En définitive, la question du tracé des frontières maritimes dépasse la seule délimitation technique. Elle s’inscrit dans une géopolitique régionale où le Maroc et l’Espagne sont appelés à gérer conjointement un espace maritime riche, mais complexe. Comme l’a résumé Bourita, « la mer ne doit pas être une ligne de séparation, mais un pont de connexion ».
Ce choix du dialogue et de la coopération s’impose d’autant plus que la Convention de Montego Bay (1982) encourage les accords négociés et proscrit les solutions unilatérales. Le Maroc, en s’y conformant, montre qu’il n’envisage pas la mer dans une logique défensive, mais comme un espace de partage, de connectivité et de projection stratégique.