Le Maroc face au prisme déformant du Monde: essai de déconstruction académique

Bouchaib El Bazi

La parution dans Le Monde d’une série d’articles intitulée « Une atmosphère de fin de règne pour Mohammed VI » suscite, à juste titre, étonnement et contestation. Le choix éditorial de consacrer plusieurs volets à la monarchie marocaine pourrait, en théorie, s’inscrire dans une démarche journalistique légitime, visant à éclairer le lectorat sur l’évolution politique d’un pays clé du Maghreb. Or, l’analyse des textes publiés révèle une approche plus polémique qu’informative, où l’imaginaire orientaliste se conjugue à des raccourcis méthodologiques préoccupants.

Un héritage relationnel détérioré

L’histoire des relations entre Le Monde et le Maroc ne date pas d’hier. Dès sa fondation en 1944 par Hubert Beuve-Méry, le quotidien français avait su gagner la sympathie des autorités marocaines, notamment grâce à son soutien manifeste au mouvement indépendantiste. Mohammed V lui-même avait encouragé l’État marocain à souscrire massivement à ce journal, geste qui témoigne de la confiance placée en une presse française perçue alors comme alliée.

Cependant, à partir des années 1970, le ton change. L’arrivée de nouvelles figures éditoriales – tel Paul Balta, réputé proche du régime algérien – a contribué à installer un prisme systématiquement critique à l’égard du Maroc, en particulier sur la question du Sahara. Cette évolution marque un tournant , le Maroc, jadis présenté comme partenaire respecté, devient objet de soupçon et de suspicion dans les colonnes du quotidien parisien.

La méthode : enquête ou pamphlet ?

Les articles récents de Frédéric Bobin et Christophe Ayad s’inscrivent dans cette continuité. Leur posture repose moins sur la recherche d’une vérité complexe que sur une logique de dévoilement , suggérer une « fin de règne », instiller l’idée d’un pouvoir fragilisé, évoquer les sphères privées du roi. Or, le journalisme d’investigation, lorsqu’il aspire à la rigueur, suppose le recoupement des sources, la confrontation avec les parties concernées et le refus des généralisations abusives. Ces exigences sont ici remplacées par un registre narratif saturé de stéréotypes, où l’opacité supposée du palais royal sert d’argument plutôt que d’objet d’analyse.

En d’autres termes, nous sommes moins face à une enquête qu’à un récit interprétatif, nourri de présupposés idéologiques.

Le Maroc comme construction médiatique

L’une des thèses implicites de cette série est que la monarchie marocaine serait arrivée au terme d’un cycle historique, fragilisée par la centralité du souverain et par la montée de tensions sociales. Or, une telle affirmation, pour être recevable, requiert une mise en perspective comparative et empirique. Où sont les données économiques, sociales et institutionnelles permettant d’étayer cette hypothèse ? Où sont les voix marocaines – chercheurs, acteurs politiques, citoyens – qui pourraient offrir un contrepoint ?

En l’absence de ce travail, le Maroc n’apparaît pas dans sa complexité réelle, mais comme une construction médiatique. L’image projetée est celle d’un royaume figé, mystérieux et fragile, réduit aux clichés d’un « orientalisme journalistique » qui, depuis les années 1970, continue d’inspirer certains reportages français.

De la critique légitime à la partialité systémique

Il est essentiel de rappeler que la critique du pouvoir, au Maroc comme ailleurs, relève du rôle normal de la presse. Mais lorsqu’elle se transforme en réflexe systématique, elle perd sa valeur d’alerte pour devenir posture idéologique. Les critiques adressées au Maroc dans Le Monde se caractérisent moins par leur pertinence analytique que par leur constance dogmatique , quelle que soit la conjoncture, le royaume est présenté sous l’angle de la crise, de la déliquescence ou de l’ombre du régime militaire algérien.

La série du Monde sur Mohammed VI illustre une tendance préoccupante : le recours à des techniques d’écriture qui privilégient le sensationnel au détriment de la vérification, et la persistance d’un biais historique nourri de représentations héritées des années 1970. Loin d’apporter un éclairage neuf, elle réactive un discours ancien, hostile et stéréotypé.

En définitive, la question n’est pas de nier les défis auxquels le Maroc est confronté, mais de refuser qu’ils soient instrumentalisés pour alimenter une narration biaisée. À défaut de rigueur et de pluralité, Le Monde renonce à sa vocation d’informer pour s’installer dans un rôle de procureur, trahissant ainsi l’héritage de Beuve-Méry et la confiance initialement placée en lui par Mohammed V.

 

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