Il fallait bien qu’un simple clip de rap ravive les passions maghrébines. Le rappeur marocain Draganov, immobile sur son trône improvisé de chaises empilées, et l’humoriste algérien Mohammed Khassani, virevoltant autour de lui comme un ventilateur humain, ont réussi là où des décennies de diplomatie ont échoué ,faire du bruit. Beaucoup de bruit.
En six jours, la vidéo « Tach » a frôlé les 5 millions de vues sur YouTube. Mais le succès a vite été parasité par une querelle aux airs de micro-crise bilatérale. Certains internautes algériens ont vu dans la mise en scène un affront , un Marocain assis, serein, pendant qu’un Algérien s’agite devant lui. Les réseaux sociaux ont immédiatement traduit cette chorégraphie en traité de géopolitique comparée.
Quand la chaise devient arme diplomatique
En réalité, la chaise n’a rien d’un symbole impérial. C’est la signature visuelle de Draganov, déjà utilisée dans d’autres clips. Mais il n’en fallait pas plus pour que l’ameublement de salle des fêtes se transforme en allégorie de domination culturelle. Les mêmes qui applaudissent Hollywood pour avoir transformé un café Starbucks en décor de résistance trouvent soudain scandaleux qu’un rappeur d’Oujda empile quelques chaises en plastique.
Khassani, bouc émissaire malgré lui
Quant à Khassani, accusé par certains de « danser pour le Maroc », il ne fait que ce qu’il a toujours fait , rire, gesticuler et mettre de l’énergie dans ses performances. Le voir danser n’a donc rien d’humiliant. Mais à l’heure des susceptibilités XXL, chaque mouvement de bassin devient une concession politique, chaque pas de danse une capitulation nationale.
Tach, Nike TN et raï revisité
Le mot « Tach » lui-même a été interprété de travers. Loin d’être une insulte, il désigne une figure urbaine reconnaissable à son survêt’, ses Nike TN et son attitude bravache. C’est un personnage de rue, pas une caricature sociale. Quant au texte, il est davantage inspiré du raï mélancolique que du rap belliqueux : fatigue du quotidien, drapeau blanc brandi face aux conflits inutiles, refuge auprès de la mère, loyauté envers les amis. On est loin de l’Appel à l’invasion culturelle redouté par certains.
Algérie–Maroc : la guerre des perceptions
Là où beaucoup ont salué une collaboration artistique rafraîchissante, une minorité bruyante a crié à l’humiliation. « Khassani regrettera un jour », prophétisent certains commentateurs de canapé. D’autres y voient une « provocation ». Comme si un clip de trois minutes pouvait suffire à renverser les équilibres géopolitiques du Maghreb.
Draganov, pour sa part, a tenté d’éteindre l’incendie via Instagram. « Les mêmes chansons ont bercé l’enfance des deux peuples. Il ne s’agit pas de séparer, mais de rappeler que nous sommes jumeaux », a-t-il écrit. En d’autres termes , arrêtons d’inventer des frontières là où il n’y a que de la musique.
Et si la vraie provocation…
… c’était justement de refuser la fraternité quand elle s’exprime dans l’art ? « Tach » n’est ni un manifeste politique ni un traité d’humiliation, mais le récit en musique d’une génération partagée entre lassitude et loyauté. Ce que certains appellent « insulte », d’autres y voient simplement un pas de danse de trop.
En somme, l’affaire Tach aura prouvé une chose , au Maghreb, même une chaise en plastique peut déclencher une tempête diplomatique.