Tindouf, la République de Nulle Part : quand un État externalise ses responsabilités aux seigneurs du désert
Bouchaib El bazi
Dans l’histoire de la gouvernance moderne, on connaissait l’outsourcing industriel, le délocalisé “made in China” et même les paradis fiscaux. Mais l’Algérie, jamais à court d’imagination géopolitique, a inventé un modèle unique au monde , la sous-traitance humanitaire armée. Depuis 1976, les camps de Tindouf ne sont pas administrés par l’État hôte – ce serait trop banal –, mais par un mouvement politico-militaire, le Polisario, devenu gestionnaire improvisé de réfugiés et de rations humanitaires.
Un vide juridique sponsorisé par Alger
Là où d’autres États s’encombrent de juges, de policiers et de préfectures, Alger a choisi la voie minimaliste , confier ses prérogatives régaliennes à une organisation armée. Une sorte de “franchise” administrative sans marque déposée, où la Constitution nationale a été remplacée par des cours martiales et des règlements internes dont la transparence rivalise avec celle d’un bunker militaire.
Les réfugiés, eux, n’ont qu’à applaudir , pas de tribunaux algériens à saisir, pas de droits opposables, et surtout pas de recours en cas de violation. Après tout, pourquoi compliquer les choses avec la démocratie, quand l’arbitraire marche si bien ?
La démocratie selon Tindouf : liberté surveillée et dissidence interdite
Ici, les libertés d’expression et d’association existent… sur le papier recyclé des rapports d’ONG. Dans la réalité, tout soupçon de désaccord finit devant des juges en uniforme kaki. Le cas Mustapha Ould Selma, exilé pour avoir soutenu l’idée hérétique d’une autonomie, reste l’exemple type , à Tindouf, il y a une liberté fondamentale – celle de se taire.
Humanitaire sous perfusion : la dépendance comme mode de vie
Le désert de Tindouf n’a pas seulement étouffé les palmiers , il a transformé ses habitants en champions du rationnement. Le PAM distribue farine et huile avec la régularité d’une horloge suisse, tandis qu’Oxfam complète la diète avec quelques légumes secs. On pourrait presque croire à une expérimentation sociale , combien de générations peut-on maintenir en survie assistée sans perspective de sortie ?
L’Algérie, stratège à double visage
Officiellement, Alger plaide le droit à l’autodétermination des Sahraouis. Officieusement, elle entretient une zone grise où son armée veille en coulisses, tout en jurant qu’elle n’a rien à voir avec la pièce qui se joue. Résultat , un État sahraoui fantôme, reconnu par personne mais brandi à chaque réunion internationale comme carte diplomatique.
Une innovation à inscrire au patrimoine mondial de l’absurde
Près d’un demi-siècle après leur création, les camps de Tindouf ne sont ni des refuges, ni des villes, ni des prisons. Ils sont tout à la fois , une vitrine humanitaire sous perfusion internationale, un laboratoire de non-droit, et un outil diplomatique soigneusement entretenu. Les réfugiés, eux, restent coincés dans une attente interminable, transformés en figurants permanents d’un conflit qui ne les libère jamais.
À l’heure où l’on célèbre l’innovation dans tous les domaines, l’Algérie mérite sans doute un prix spécial pour son invention , le camp-réfugié-externalisé, administré par procuration militaire, sponsorisé par la communauté internationale et garanti sans issue politique.