Maroc–Sénégal : une finale africaine au croisement du sport, de la mémoire et de l’influence

Bouchaib El Bazi

La finale de la Coupe d’Afrique des Nations prévue le dimanche 18 janvier entre le Maroc et le Sénégal s’impose comme l’un des rendez-vous les plus chargés de sens de l’histoire récente du football africain. Bien au-delà de la quête d’un titre continental, cette confrontation cristallise une accumulation de symboles, de trajectoires politiques et de convergences culturelles qui confèrent à l’événement une dimension singulière, presque historique.

Le parcours du Maroc jusqu’à cette ultime étape n’a rien d’un hasard. En écartant successivement des sélections au pedigree africain affirmé, telles que le Cameroun et le Nigeria, les Lions de l’Atlas ont confirmé l’entrée durable du football marocain dans une phase de maturité. Cette performance s’inscrit dans la continuité d’un chantier structurel patiemment construit, où la gouvernance sportive, la formation et la vision stratégique ont progressivement remplacé l’improvisation et la dépendance au résultat immédiat.

Cette CAN a également servi de vitrine à un Maroc transformé. Loin des clichés d’un pays hôte improvisant ses capacités, le Royaume a offert une démonstration de maîtrise organisationnelle, fruit d’investissements lourds et cohérents dans les infrastructures sportives. Les stades de dernière génération, les centres techniques spécialisés et la qualité des surfaces de jeu ont placé la compétition aux standards internationaux, renforçant l’image d’un Maroc prêt à jouer un rôle central dans l’écosystème sportif africain.

Mais la réussite ne s’est pas limitée aux enceintes sportives. La fluidité des déplacements, assurée par des réseaux routiers et ferroviaires performants, la gestion efficace des flux aériens, ainsi qu’un dispositif sécuritaire fondé sur l’anticipation et la discrétion, ont permis d’éviter les dérives souvent observées lors des grandes compétitions continentales. À travers cette CAN, le Maroc a consolidé un positionnement stratégique : celui d’un hub africain capable d’absorber, d’organiser et de sécuriser des événements de grande ampleur.

Sur le terrain, toutefois, rien n’est acquis. Le Sénégal se présente en finale avec une ambition intacte et une génération aguerrie, habituée aux grands rendez-vous. La sélection sénégalaise incarne aujourd’hui une puissance footballistique africaine affirmée, structurée autour d’une identité de jeu claire et d’une expérience internationale solide. L’affrontement promet donc d’être intense, disputé, mais appelé à rester dans les limites d’une rivalité saine.

Car le Sénégal n’est pas, pour le Maroc, un adversaire comme les autres. Les deux pays partagent une relation qui échappe aux schémas classiques de la diplomatie interétatique. Elle est nourrie par une histoire de circulations humaines, de références spirituelles communes et de reconnaissances mutuelles profondément enracinées. Cette singularité s’est exprimée de manière explicite lorsque l’ancienne cheffe de la diplomatie sénégalaise, Aïssata Tall Sall, évoquait le Roi Mohammed VI comme une figure spirituelle reconnue bien au-delà des frontières marocaines, une déclaration révélatrice d’un imaginaire partagé.

La confrérie tidjane constitue l’un des socles les plus solides de cette proximité. Son fondateur, Sidi Ahmed Tijani, repose à Fès, conférant à la ville une centralité spirituelle pour une large partie de la population sénégalaise. Cette réalité religieuse a longtemps été intégrée par le Maroc dans sa lecture stratégique de l’Afrique de l’Ouest. Dès le règne de Hassan II, la création d’instances religieuses communes avait consacré la dimension savante et spirituelle de la relation bilatérale.

Sous Mohammed VI, cette orientation s’est muée en une véritable diplomatie religieuse structurée. La présence à Dakar d’une antenne de la Fondation Mohammed VI des Oulémas africains illustre cette volonté d’ancrage durable, fondée sur la promotion d’un islam modéré, le dialogue religieux et la stabilisation des espaces spirituels africains. Cette approche a renforcé l’influence marocaine tout en consolidant un capital de confiance rare entre les deux sociétés.

L’un des marqueurs les plus éloquents de cette relation d’exception reste le discours de la Marche Verte prononcé à Dakar en 2016. Ce choix, inédit dans l’histoire institutionnelle du Maroc, traduisait un niveau de proximité politique et symbolique rarement atteint entre deux États africains. Il confirmait également la place particulière qu’occupe le Sénégal dans la géographie diplomatique du Royaume.

À cette proximité s’ajoute un cadre juridique singulier. Depuis l’accord bilatéral de 1964, les ressortissants sénégalais bénéficient au Maroc de facilités en matière de résidence et d’intégration qui demeurent exceptionnelles dans l’espace africain. La réciprocité appliquée aux Marocains établis au Sénégal fait de cette relation un cas d’école de coopération Sud-Sud fondée sur la confiance et la continuité.

La coopération éducative et militaire renforce encore cette dynamique. Plus de 3 000 étudiants sénégalais sont aujourd’hui formés au Maroc dans des domaines stratégiques, civils et sécuritaires. Ces profils constituent un capital humain partagé, destiné à structurer les relations maroco-sénégalaises sur le long terme.

Sur le plan diplomatique, le Sénégal s’est toujours positionné comme un allié constant du Maroc sur la question de l’intégrité territoriale. Le rôle joué par l’ancien président Macky Sall au sein de l’Union africaine, lors du processus de retour du Maroc à l’organisation continentale, demeure l’un des signes les plus tangibles de ce soutien, assumé et durable.

Ainsi, cette finale dépasse la simple logique du score. Elle incarne une Afrique capable de conjuguer compétition et fraternité, rivalité sportive et convergence stratégique. Les Marocains espèrent naturellement voir le trophée rester au Royaume, comme aboutissement d’un projet sportif et organisationnel cohérent. Mais quel que soit le dénouement, cette rencontre restera comme l’illustration d’un football africain qui, parfois, sait raconter autre chose que le jeu : une histoire de liens, de mémoire et d’influence partagée.

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