Gara Djebilet : quand l’économie minière devient un levier géopolitique face à Washington

Majdi Fatima Zahra

Rien n’est réellement clair dans les discussions en cours entre Washington et Alger concernant la mise en œuvre des échéances liées à la résolution 2797 du Conseil de sécurité et la désescalade des tensions avec le Maroc. Officiellement, le discours américain se veut mesuré et optimiste. À travers ses déclarations répétées, Massad Boulos, conseiller du président américain pour les affaires africaines, évoque des « avancées » dans les échanges avec l’Algérie, tout en liant explicitement l’avenir des relations bilatérales américano-algériennes au rôle d’Alger dans la stabilisation régionale. Autrement dit, à sa disposition à coopérer sur le dossier du Sahara et à normaliser ses relations avec Rabat.

Du côté algérien, en revanche, le ton diplomatique s’est fait étonnamment discret. Les positions officielles se limitent désormais à la répétition des éléments de langage traditionnels — soutien à l’autodétermination et appel à une solution politique — sans véritable réponse aux signaux de pression émanant de Washington. Ce silence contraste avec le tapage médiatique orchestré autour du projet du gisement de fer de Gara Djebilet, présenté par la présidence algérienne comme un projet stratégique majeur, capable de produire 3,5 millions de tonnes de minerai par an et de satisfaire à la fois la demande nationale et les ambitions d’exportation.

Pourtant, l’examen attentif des données techniques et logistiques du projet révèle une réalité bien moins reluisante que la narration officielle. Sur le plan logistique, l’exploitation du gisement suppose l’achèvement d’une ligne ferroviaire minière de près de 950 kilomètres (Béchar–Beni Abbès–Tindouf–Gara Djebilet), un chantier qui continue de susciter scepticisme et controverse au sein même de l’Algérie. Plusieurs observateurs et journalistes locaux estiment qu’au moins 20 % des travaux restent inachevés, sans garantie claire de rentabilité économique à long terme.

Les contraintes techniques sont encore plus lourdes. Les études disponibles indiquent que le minerai de fer de Gara Djebilet présente une teneur élevée en phosphore, ce qui réduit considérablement sa valeur sur le marché international. En l’état, le prix de la tonne ne dépasserait pas 25 dollars, ce qui impliquerait, selon des projections prudentes, un délai d’environ cinquante ans pour permettre à l’État algérien de récupérer uniquement les coûts logistiques estimés à 3,5 milliards de dollars, sans générer de bénéfice réel. L’alternative consisterait à investir massivement dans des procédés de déphosphoration afin de ramener le taux de phosphore de 0,8 % à 0,2 %, condition indispensable pour rendre le minerai compétitif. Mais ce scénario exige des investissements supplémentaires considérables et une coopération technologique approfondie, notamment avec la Chine, dans le domaine de la recherche et de la transformation industrielle. Même dans cette hypothèse optimiste, le délai de retour sur investissement serait d’une dizaine d’années, selon l’expert algérien Djelloul Salami.

La synchronisation entre la promotion intensive de Gara Djebilet et les discussions stratégiques avec Washington n’a rien d’anodin. De l’avis de nombreux analystes, le projet minier apparaît moins comme un pari économique rationnel que comme un instrument politique, mobilisé dans un contexte régional sous forte tension afin de desserrer l’étau de la pression américaine.

Ce constat prend un relief particulier si l’on rappelle l’incident récent survenu à proximité de la frontière algéro-marocaine, où l’armée algérienne a abattu trois ressortissants marocains, en invoquant des accusations de trafic de drogue, malgré la fermeture totale et la surveillance étroite de cette frontière. Dans les deux cas — Gara Djebilet et l’incident frontalier — le message semble identique : réaffirmer la souveraineté politique, territoriale et économique de l’Algérie sur ce qu’une partie de la rhétorique officielle qualifie de « Sahara oriental », présenté comme un espace stratégique non négociable.

Washington, pour sa part, n’ignore pas ces signaux. Des déclarations antérieures de responsables américains et d’anciens émissaires onusiens, dont Christopher Ross, ont déjà mis en lumière l’utilisation du dossier du Sahara par Alger comme levier géopolitique. Aujourd’hui, les États-Unis paraissent mobiliser cet argument pour contraindre l’Algérie à s’engager plus concrètement dans l’application de la résolution 2797, dans un contexte où la stabilité du Sahel et la réduction de l’influence russe constituent des priorités stratégiques.

Les tentatives algériennes de séduire Washington par les cartes de l’énergie et des ressources minières semblent toutefois avoir atteint leurs limites. La récente déclaration de Robert Palladino, chef du bureau Moyen-Orient au département d’État américain, évoquant la possibilité de sanctions contre l’Algérie en raison de l’achat d’avions de combat russes, confirme que la pression américaine est appelée à s’intensifier plutôt qu’à s’atténuer.

Face à cette réalité, Alger paraît préparer un scénario de repli, fondé sur la mobilisation de l’opinion publique interne autour des thématiques de souveraineté et du Sahara oriental, au cas où la stratégie de séduction économique échouerait. Trois options se dessinent alors : coopérer avec Washington pour mettre en œuvre la résolution onusienne et apaiser les tensions avec le Maroc ; temporiser dans l’espoir d’un changement de conjoncture internationale ; ou durcir la position, au risque d’une confrontation politique et économique accrue.

Dans tous les cas, le dossier de Gara Djebilet, loin d’être un simple projet minier, s’impose comme un révélateur des fragilités de la stratégie algérienne actuelle et comme une pièce parmi d’autres dans une partie géopolitique complexe, où le Sahara, les équilibres régionaux et les relations avec les grandes puissances restent étroitement imbriqués.

 

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