Provocations calculées ou dérapage sur le terrain ? Analyse géostratégique des mouvements de l’armée algérienne dans la zone frontalière d’Ich

Bouchaib El Bazi

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Des mouvements hors cadre et hors sagesse

La zone frontalière d’Ich, dans la province de Figuig, a connu ces dernières heures des développements militaires inquiétants, rappelant la fragilité de la sécurité le long de la frontière maroco-algérienne, à un moment régional extrêmement sensible. Les mouvements de l’armée algérienne le long de la frontière, accompagnés de gestes unilatéraux et d’une démonstration de force, soulèvent des interrogations sur les intentions de l’institution militaire algérienne et sur les limites du “jeu avec le feu” dans une région déjà marquée par des tensions politiques et historiques.
Selon les informations disponibles, des unités de l’armée algérienne se sont positionnées à proximité des terres marocaines à Ich, en posant des bornes blanches le long de la frontière, malgré le tracé officiel entériné par le traité de 1972.

En tant que journaliste observateur de longue date de la question frontalière, je considère que cet acte ne peut être réduit à “une erreur de terrain” ou à “une mesure technique isolée”. Il s’agit d’un geste politique calculé, visant à rouvrir un dossier considéré comme clos ou à tester la réaction marocaine.

Le fait que les soldats algériens aient pénétré sur des terres agricoles et retiré certaines protections au prétexte qu’elles relevaient du territoire algérien dépasse le cadre des manœuvres symboliques : c’est une atteinte directe à la sécurité et aux moyens de subsistance des populations locales, un ligne rouge à ne pas franchir, tant moralement que légalement.

Démonstration de force : à qui s’adresse-t-elle ?

Le tir de sommation prolongé jusqu’au soir dans une zone habitée n’a guère besoin d’interprétation. À mon sens, il s’agit d’un message psychologique de pression, destiné autant aux habitants qu’au Maroc. Cette démonstration de force, si elle peut sembler “calculée” du côté militaire algérien, comporte des risques graves, notamment au regard de l’incident récent ayant coûté la vie à trois Marocains et entraîné l’arrestation d’un quatrième, un événement dont les blessures restent ouvertes sur les plans politique et juridique.

Le Maroc : calme stratégique, pas faiblesse

Face à cette situation, le Maroc a fait le choix d’un calme stratégique plutôt que d’un engagement impulsif. L’intervention des Forces Armées Royales pour sécuriser la zone, le dialogue direct avec les habitants et la transmission des informations aux instances supérieures reflètent une doctrine claire : défendre la souveraineté sans précipitation, protéger la sécurité sans démonstration inutile.

Je tiens à souligner que ce contrôle de soi ne doit pas être interprété, ni au niveau interne ni externe, comme une forme de laxisme, mais comme le choix réfléchi d’un État conscient de sa légitimité juridique et de sa position régionale.

Contexte plus large : quand la tension sert des intérêts internes

Il serait naïf d’isoler les événements d’Ich du contexte politique interne algérien. Le régime, dominé par l’institution militaire, traverse une crise multidimensionnelle : économie fragile, tensions sociales croissantes et recul notable de son influence régionale, notamment face aux succès diplomatiques du Maroc sur la question du Sahara.

Dans ce contexte, le Maroc redevient “l’ennemi disponible” et la frontière un espace de messages internes plus que de défense réelle. Ce calcul est dangereux : le recours systématique à la tension frontalière peut à terme échapper à tout contrôle.

D’un espace de mémoire commune à un foyer de tension

La zone d’Ich, comme Figuig et El Arja auparavant, n’est pas qu’un simple point sur la carte. Elle constitue un espace humain et historique, marqué par la solidarité et l’interaction, notamment durant la Révolution algérienne. La transformer aujourd’hui en scène militaire est, à mon sens, une offense à cette mémoire commune avant même d’être une menace sécuritaire.

le pari du bon sens

Ce qui s’est passé à Ich constitue un signal d’alerte réel. Non pas que la guerre soit imminente, mais parce que la logique des provocations graduelles peut conduire à un conflit non maîtrisé. La région ne peut tolérer des aventures militaires symboliques, ni des populations supplémentaires dans l’angoisse.

Entre une provocation algérienne calculée et une retenue marocaine consciente, le véritable enjeu est le suivant : la raison et les institutions prévaudront-elles sur la militarisation et la fabrication des crises ?

 

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