Le protocole de Rabat de 1961 : quand l’Algérie reconnaissait l’existence d’un différend territorial avec le Maroc

Bouchaib El Bazi

Par-delà les discours officiels et les reconstructions idéologiques, certains documents résistent au temps. Le protocole d’accord maroco-algérien signé à Rabat le 6 juillet 1961 en fait partie.

Le 6 juillet 1961, à Rabat, alors que l’Algérie n’avait pas encore accédé à l’indépendance formelle, un document fondamental est signé entre Sa Majesté le Roi Hassan II, au nom du Royaume du Maroc, et Ferhat Abbas, président du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA). Ce texte, longtemps marginalisé dans le débat public algérien, constitue pourtant une pièce centrale de l’architecture juridique et politique du différend territorial entre les deux pays.

Une reconnaissance explicite du caractère arbitraire des frontières coloniales

Le protocole est sans ambiguïté :

le GPRA reconnaît expressément que le problème territorial entre le Maroc et l’Algérie résulte d’une délimitation imposée arbitrairement par la France coloniale. Cette reconnaissance est capitale. Elle invalide, dès 1961, la thèse ultérieure de l’intangibilité absolue des frontières héritées de la colonisation, souvent brandie par l’Algérie officielle comme un dogme non négociable.

Mieux encore, le texte stipule clairement que ce différend ne peut être réglé que par des négociations directes entre le Maroc et une Algérie indépendante, ce qui exclut toute automaticité juridique issue des accords franco-algériens en gestation à l’époque.

L’engagement formel à une négociation bilatérale

Le protocole prévoit la création d’une commission algéro-marocaine, chargée d’étudier et de résoudre la question territoriale « dans un esprit de fraternité et d’unité maghrébines ». Ce passage est essentiel : il consacre le principe selon lequel la question des frontières n’était ni close, ni figée, mais ouverte à discussion, étude et compromis politique.

En d’autres termes, l’Algérie pré-indépendante acceptait le principe d’une renégociation postcoloniale, dans un cadre maghrébin solidaire, loin des logiques héritées du découpage impérial.

Une clause juridique lourde de conséquences

Le texte contient également une disposition d’une portée juridique majeure :

le GPRA affirme que les accords conclus entre la France et l’Algérie ne sauraient être opposables au Maroc en matière de délimitation territoriale algéro-marocaine.

Cette clause affaiblit considérablement l’argument algérien, développé après l’indépendance, selon lequel les frontières auraient été définitivement consacrées par les accords d’Évian. Le protocole de Rabat démontre au contraire que l’Algérie elle-même reconnaissait que ces accords ne pouvaient préjuger de ses frontières avec le Maroc.

Le Maroc, soutien indéfectible de l’intégrité territoriale algérienne

Sur le plan politique, le document rappelle avec force le soutien total et sans réserve du Maroc à la lutte du peuple algérien. Le Royaume y réaffirme son appui au GPRA dans ses négociations avec la France, s’engageant même à s’opposer par tous les moyens à toute tentative de partition ou d’amputation du territoire algérien.

Ce soutien, rarement reconnu dans la narration officielle algérienne contemporaine, éclaire d’un jour nouveau les responsabilités historiques dans la dégradation ultérieure des relations bilatérales.

Un texte effacé de la mémoire officielle algérienne

Pourquoi ce protocole a-t-il été relégué dans l’ombre ?

La réponse est politique. Reconnaître aujourd’hui la validité morale et historique du texte de 1961 reviendrait à admettre que la doctrine algérienne actuelle sur les frontières repose sur une réécriture a posteriori, dictée par les rapports de force internes et régionaux post-indépendance.

La guerre des Sables de 1963, puis la fermeture durable des frontières, ont enterré l’esprit de Rabat, au profit d’une logique de confrontation.

Une leçon stratégique pour le présent

À l’heure où le Maghreb demeure l’une des régions les moins intégrées au monde, le protocole de Rabat rappelle une vérité dérangeante :

le contentieux maroco-algérien n’était pas une fatalité, mais le résultat d’un reniement politique.

Ce document reste aujourd’hui une référence historique et juridique majeure, non pour raviver les tensions, mais pour rappeler que le dialogue, la reconnaissance mutuelle et la négociation étaient, dès l’origine, les fondements envisagés par les pères fondateurs du Maghreb.

En diplomatie, les textes survivent aux régimes. Et certains silences officiels parlent parfois plus fort que les déclarations enflammées.

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