Almoubadara : analyse critique d’une tentative de reconversion politique à travers la diaspora marocaine

Bouchaib El Bazi

Depuis plusieurs années, la diaspora marocaine fait l’objet d’un intérêt politique croissant, souvent présenté sous couvert de participation citoyenne, de défense des droits ou de renforcement du lien avec le pays d’origine. Toutefois, certaines initiatives soulèvent de sérieuses interrogations quant à leurs motivations réelles et à leur crédibilité politique. L’initiative dite « Al moubadara », portée par l’ancien ministre Aziz Rabbah, s’inscrit pleinement dans cette zone grise entre engagement associatif affiché et stratégie de repositionnement politique personnel.

De l’exclusion partisane à la quête d’un nouveau levier politique

Il est difficile d’analyser l’initiative « Almoubadara » sans la replacer dans le parcours récent de son fondateur. Après son éviction du Parti de la Justice et du Développement (PJD), Aziz Rabbah s’est retrouvé privé de l’appareil partisan qui constituait jusque-là la principale source de sa légitimité politique. Dans ce contexte, la diaspora marocaine apparaît comme un espace alternatif, moins structuré politiquement, où les mécanismes de reddition des comptes sont plus diffus.

Ainsi, «Almoubadara » semble davantage répondre à une logique de reconversion politique qu’à une dynamique citoyenne spontanée. La posture “post-partisane” revendiquée masque difficilement une volonté de rester présent sur la scène politique nationale par des voies détournées.

Un bilan ministériel et local largement contesté

Toute initiative à prétention politique gagne en crédibilité lorsqu’elle s’appuie sur un bilan solide. Or, l’expérience d’Aziz Rabbah, tant comme ministre de l’Énergie et des Mines que comme président du conseil communal de Kénitra, demeure sujette à controverse.

Son passage à la tête de la municipalité de Kénitra a été marqué par plusieurs dossiers polémiques, dont celui communément appelé l’affaire de la Joutiya Ben Abbad, symbole, pour nombre d’observateurs, d’une gouvernance locale défaillante. Sur le plan ministériel, son action n’a pas laissé d’empreinte structurelle majeure dans un secteur pourtant stratégique, ce qui affaiblit aujourd’hui la portée de son discours sur la réforme et le changement.

La diaspora marocaine réduite à une ressource politique

La diaspora marocaine constitue un ensemble hétérogène, traversé par des problématiques complexes liées à la représentation politique, à l’intégration, à l’identité et à la protection sociale. Or, l’initiative « Almoubadara » semble aborder cette réalité avec une approche simplificatrice, réduisant les Marocains du monde à un potentiel réservoir de légitimité politique.

Plus préoccupant encore, l’hypothèse d’une transformation future de l’association en parti politique composé majoritairement de membres de la diaspora soulève une contradiction majeure : comment prétendre représenter les Marocains de l’étranger lorsque son principal animateur ne vit pas leurs réalités quotidiennes et ne s’inscrit pas durablement dans leurs dynamiques associatives et sociales ?

Des figures éloignées des réalités de la diaspora

L’analyse de l’entourage de l’initiative renforce les doutes quant à sa représentativité. Plusieurs figures mises en avant apparaissent éloignées des préoccupations réelles de la diaspora et largement inconnues des réseaux associatifs locaux. Le cas de Mme Hayat Echouja, résidante en Belgique, est souvent cité : malgré sa proximité personnelle avec Aziz Rabbah et son origine de Kenitra, elle demeure absente du paysage associatif marocain en Belgique et ne bénéficie d’aucune reconnaissance au sein de la communauté.

Ce choix illustre une logique de cooptation fondée sur les affinités personnelles, plutôt que sur la légitimité militante ou la compétence, reproduisant ainsi des pratiques classiques de clientélisme politique.

 une illusion de solution miracle

Dès lors, une question fondamentale s’impose : Aziz Rabbah disposerait-il d’une solution miraculeuse capable de résoudre, à elle seule, les problèmes structurels des Marocains du monde, là où les institutions publiques peinent encore à apporter des réponses durables ?

À la lumière de cette analyse, l’initiative « Almoubadara » apparaît moins comme un projet structurant au service de la diaspora que comme une tentative de recyclage politique, instrumentalisant les attentes légitimes des Marocains de l’étranger pour compenser un échec partisan et un bilan institutionnel contesté. Loin de renforcer la participation citoyenne, cette démarche risque au contraire de perpétuer les travers du champ politique marocain : personnalisation du pouvoir, faiblesse de la représentativité et déconnexion entre discours et pratiques.

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