Sahara Marocain : la fin de l’ambiguïté stratégique algérienne

Bouchaib El Bazi

La séquence diplomatique qui s’ouvre ce dimanche à Madrid marque un moment charnière dans le dossier du Sahara Marocain. Pour la première fois depuis plusieurs années, l’Algérie accepte de participer formellement à des négociations réunissant l’ensemble des acteurs du conflit. Ce retour à la table des discussions ne relève ni d’un choix souverain ni d’un changement doctrinal assumé, mais bien de l’aboutissement d’un rapport de force diplomatique désormais défavorable à Alger.

Longtemps arc-bouté sur une posture de retrait, le régime algérien avait érigé le refus de participation en ligne rouge diplomatique, se présentant comme un acteur extérieur au conflit. La décision de prendre part aux discussions de Madrid constitue donc un tournant majeur, révélateur des limites d’une stratégie fondée sur la rigidité politique plus que sur l’anticipation géopolitique.

Madrid, nouveau centre de gravité du dossier saharien

Les discussions organisées dans la capitale espagnole réunissent le Maroc, l’Algérie, la Mauritanie et le Front Polisario, sous l’égide conjointe des Nations unies et des États-Unis. Elles se tiennent dans un cadre volontairement discret, au siège de l’ambassade américaine, signe de la volonté de Washington de piloter étroitement le processus.

Chaque délégation est conduite par son ministre des Affaires étrangères : Nasser Bourita pour le Maroc, Ahmed Attaf pour l’Algérie, Mohamed Salem Ould Merzoug pour la Mauritanie, tandis que le Front Polisario est représenté par son responsable des relations extérieures. L’envoyé personnel du secrétaire général de l’ONU pour le Sahara occidental, Staffan de Mistura, participe également à cette rencontre, qui s’inscrit dans la continuité directe d’un premier cycle de discussions tenu à Washington deux semaines plus tôt.

Le choix de Madrid, plutôt que d’un retour aux États-Unis, répond à des considérations pratiques mais aussi symboliques : il s’agit d’inscrire ces échanges dans une dynamique européenne sans diluer le leadership américain désormais assumé sur ce dossier.

Le cadre onusien verrouillé par la résolution 2797

Ces négociations sont les premières depuis l’adoption de la résolution 2797 du Conseil de sécurité en octobre 2025. Ce texte marque une étape décisive en réaffirmant la nécessité d’une solution politique « réaliste, pragmatique, durable et mutuellement acceptable », fondée explicitement sur l’initiative marocaine d’autonomie.

La résolution consacre la centralité du plan marocain comme unique base crédible de règlement et appelle clairement toutes les parties, y compris l’Algérie, à s’impliquer activement dans le processus politique. Depuis lors, Rabat a d’ailleurs renforcé et précisé son offre d’autonomie, accentuant encore le contraste entre une proposition structurée et une opposition algérienne restée longtemps dans l’incantation.

Une participation algérienne sous contrainte

La présence d’Alger à Madrid ne saurait être interprétée comme un revirement volontaire. Elle est le résultat d’une pression diplomatique croissante, exercée principalement par Washington, mais aussi par le Conseil de sécurité, lassé par des décennies d’immobilisme.

Pendant plusieurs années, les autorités algériennes avaient rejeté toute reprise du format de tables rondes, notamment celui de Genève (2018-2019), dénonçant un cadre jugé défavorable et refusant d’être considérées comme partie prenante au conflit. Cette ligne de refus systématique visait à préserver une fiction diplomatique : celle d’un soutien de principe à l’autodétermination, sans implication directe.

La réalité des faits a progressivement mis à mal cette construction. Entre le 19 et le 23 janvier 2026, une délégation du Front Polisario s’est rendue à Washington, à bord d’un appareil mis à disposition par la présidence algérienne. Ce déplacement, loin d’être anodin, a confirmé aux interlocuteurs américains le rôle structurant d’Alger dans la stratégie et la survie diplomatique du mouvement. Les messages transmis furent sans ambiguïté : le plan marocain d’autonomie constitue désormais l’unique horizon politique crédible.

Washington impose le tempo

La visite à Alger, le 27 janvier 2026, de Massad Boulos, représentant du président américain pour l’Afrique, a achevé de clarifier les lignes. Reçu par le président Abdelmadjid Tebboune et les principaux responsables du régime, l’émissaire américain a abordé plusieurs dossiers régionaux, mais le Sahara occidental figurait au cœur des échanges.

Derrière la rhétorique feutrée des communiqués officiels, cette visite s’est apparentée à une mise au point stratégique : l’Algérie était désormais sommée de rejoindre le processus politique dans le cadre fixé par l’ONU et soutenu par Washington. Madrid en est la traduction immédiate.

Une constante diplomatique algérienne

Au-delà du dossier saharien, cette séquence illustre une constante de la diplomatie algérienne contemporaine : l’adoption de positions maximalistes suivies de concessions contraintes, une fois le rapport de force devenu défavorable. En érigeant le refus en principe, Alger s’est enfermée dans une posture rigide qui a réduit sa marge de manœuvre.

La participation aux discussions de Madrid apparaît ainsi moins comme un choix stratégique que comme un retour tardif au réalisme diplomatique. Elle ouvre néanmoins une fenêtre d’opportunité pour relancer un processus politique enlisé depuis plus de trente ans.

Reste à savoir si l’Algérie saura transformer cette présence contrainte en engagement constructif, ou si elle se contentera d’une participation de façade. Dans tous les cas, l’ère de l’ambiguïté stratégique semble désormais révolue.

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