Algérie : Tebboune, l’impasse stratégique d’un pouvoir sous tension

Rime Medagheri

Dans la soirée du samedi 7 février, la télévision publique algérienne a diffusé une nouvelle intervention du président Abdelmadjid Tebboune, présentée comme un exercice de transparence politique mais qui s’est rapidement imposée comme un révélateur des fragilités structurelles du pouvoir algérien. Fidèle à une rhétorique désormais bien rodée, le chef de l’État a alterné promesses économiques contestables, chiffres approximatifs et attaques virulentes contre ses opposants et certains partenaires étrangers, notamment les Émirats arabes unis. Une absence a toutefois retenu l’attention : celle de toute référence au Maroc et à la question du Sahara, pourtant érigée depuis des années en pilier dogmatique de la diplomatie algérienne.

Un président sous pression interne

Cette sortie médiatique intervient dans un contexte de fortes turbulences au sommet de l’État. Le clan présidentiel est confronté à des tensions croissantes avec l’institution militaire, tandis que les critiques se multiplient autour du projet minier de Ghar Djebilet, présenté naguère comme un levier stratégique de diversification économique. Incapable de se rendre sur le terrain et de renouer avec une population qui le considère majoritairement comme illégitime, Abdelmadjid Tebboune a une nouvelle fois privilégié l’écran de télévision comme unique espace d’expression politique.

Face aux dirigeants de El Moudjahid et de El Hayat, le président n’a pas réussi à dissiper les doutes entourant la viabilité économique de Ghar Djebilet. L’incarcération de l’économiste Djeloul Slama, qui avait démontré l’absence de rentabilité du projet à court et moyen termes, a transformé ce dossier en symbole d’un déni économique institutionnalisé. La reconnaissance implicite du recours à un prêt de 3 milliards de dollars auprès de la Banque africaine de développement (BAD) a achevé d’exposer la fragilité financière du montage.

Le tabou de l’endettement et l’érosion de la rente

L’audience accordée récemment à Kristalina Georgieva, directrice générale du Fonds monétaire international, ouvre la perspective d’un éventuel recours à l’assistance du FMI. Une hypothèse politiquement explosive pour un président qui a bâti une partie de sa légitimité discursive sur le refus absolu de l’endettement extérieur, présenté comme une atteinte directe à la souveraineté nationale.

La chute des prix du pétrole et du gaz, dont dépend quasi exclusivement l’économie algérienne, réduit dangereusement les marges de manœuvre du régime. Elle remet en cause la capacité d’Alger à financer simultanément son modèle social, ses ambitions diplomatiques et ses engagements idéologiques, notamment sur les dossiers palestinien et saharien. Fait notable, Abdelmadjid Tebboune a soigneusement évité toute mention de la « cause sahraouie », rompant avec un automatisme discursif qui l’associait systématiquement à la question palestinienne.

Ce silence pourrait s’expliquer par des considérations tactiques liées à la visite à Alger de Massad Boulos, conseiller politique de Donald Trump pour l’Afrique et le Moyen-Orient, même si la présidence algérienne s’est efforcée de réduire cette rencontre à un simple échange bilatéral sans portée stratégique.

Dérive verbale et isolement diplomatique

L’essentiel de l’intervention présidentielle a néanmoins été marqué par une escalade verbale préoccupante. Si les attaques contre l’opposant Amir DZ s’inscrivent dans une logique de crispation interne, la virulence dirigée contre les Émirats arabes unis constitue une rupture diplomatique d’une autre nature. Qualifier un État souverain de « micro-État » et l’accuser d’ingérences généralisées relève d’un registre incompatible avec les usages et les responsabilités d’un chef d’État.

Cette dérive verbale s’inscrit dans un contexte de dégradation rapide des relations entre Alger et Abou Dhabi, illustrée récemment par la suspension de l’accord aérien liant les deux pays depuis 2013. Cette mesure, lourde de conséquences, pourrait préfigurer une rupture diplomatique unilatérale aux répercussions régionales non négligeables.

Les propos menaçants tenus par Abdelmadjid Tebboune — « Ne me faites pas regretter le jour où je vous ai connus » ou encore « Celui qui veut humilier l’Algérie n’est pas encore né » — traduisent moins une posture de fermeté qu’un affaiblissement manifeste de la parole présidentielle.

Une crise de la fonction présidentielle

Au-delà des formules et des invectives, cette intervention met en lumière une crise plus profonde : celle de la fonction présidentielle elle-même. Dans un environnement régional instable et un système international en recomposition, l’Algérie apparaît dirigée par un pouvoir prisonnier de ses contradictions, incapable d’articuler une vision stratégique cohérente et respectée.

La véritable humiliation pour l’Algérie ne réside ni dans des complots extérieurs ni dans des critiques étrangères, mais dans l’incapacité de son leadership à incarner la retenue, la crédibilité et la hauteur d’État qu’exige sa position géopolitique.

 

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