ENQUÊTE — Le Conseil Européen des Oulémas Marocains : autopsie d’une institution en léthargie

Rime Medaghri

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Entre immobilisme interne, absence stratégique, et montée silencieuse d’acteurs concurrents : voyage au cœur d’une institution qui peine à se réinventer.

Un changement de président, une institution qui tourne en rond

Le 12e étage d’un immeuble discret à Bruxelles. Une plaque dorée porte le nom du Conseil Européen des Oulémas Marocains (CEOM). En théorie, c’est l’un des instruments clés de la diplomatie religieuse du Maroc sur le continent européen. En pratique, l’institution paraît aujourd’hui engourdie, minée par une inertie interne qui résiste à toute tentative de réforme.

La nomination de Mustapha Chandid  à la tête du Conseil aurait pu constituer une rupture. Elle n’a été, jusqu’ici, qu’un réajustement superficiel. Le même personnel dirigeant a été reconduit. Les mêmes méthodes ont été maintenues. Les mêmes priorités, souvent abstraites , continuent de dominer l’agenda.

Notre enquête révèle les mécanismes qui empêchent le CEOM de jouer un rôle réel dans un paysage religieux européen profondément transformé.

Une institution née avec de grandes ambitions

Créé en 2008, le CEOM devait répondre à trois objectifs majeurs :

  1. soutenir un islam modéré, basé sur le rite malékite ;
  2. accompagner les imams et cadres religieux marocains en Europe ;
  3. servir d’interlocuteur aux autorités européennes face aux défis de l’islam contemporain.

Sur le papier, l’ambition était considérable , structurer la présence religieuse marocaine et contrer les influences concurrentes, qu’elles soient wahhabites, fréristes ou chiites.

Dans la réalité, le Conseil n’a jamais réussi à assumer pleinement ce rôle.

Un mode de gouvernance figé : “On n’a changé que le nom sur la porte”

Pour comprendre la situation actuelle, nous avons interrogé plusieurs membres anciens ou proches de l’institution. Tous décrivent un fonctionnement marqué par :

  • une centralisation excessive des décisions ;
  • l’absence d’évaluations internes ;
  • la reconduction systématique des mêmes cadres;
  • une culture administrative plus que missionnaire.

“Le problème n’est pas dans la présidence, mais dans tout l’appareil décisionnel. C’est une structure pyramidale qui ne se remet jamais en question.”

 Ancien coordinateur régional (sous anonymat)

Le départ de l’ancien président, Taher Toujgani, n’a pas suffi à enclencher une remise à plat. L’arrivée de Chendize — sans réforme des équipes — reproduit la même inertie.

L’absence de présence sur le terrain : l’invisibilité comme politique

Le CEOM publie des communiqués, organise des séminaires, mais reste presque absent :

  • des mosquées marocaines en Belgique, France et Pays-Bas ;
  • des débat publics sur l’extrémisme, l’endoctrinement ou les identités musulmanes ;
  • des quartiers sensibles où les jeunes cherchent repères et narration identitaire ;
  • des réseaux sociaux où se jouent aujourd’hui les batailles religieuses.

Un imam bruxellois, contacté par nos soins, résume la situation :

“Nous n’avons jamais vu un membre du CEOM venir évaluer nos besoins. Pas une fois. Ils travaillent entre eux, pas avec nous.”

La montée des réseaux chiites : un phénomène que l’institution ne voit pas venir

Selon plusieurs sources communautaires et universitaires consultées, des réseaux chiites structurés sont aujourd’hui présents dans plusieurs villes européennes , Bruxelles, Anvers, Rotterdam, Paris, Charleroi.

Le CEOM n’a, pour le moment, mis en place aucune réponse structurée.

“Nous avons alerté plusieurs fois, mais le Conseil ne nous écoute pas. Le terrain change très vite.”

— Responsable associatif, Molenbeek

La fracture générationnelle : un Conseil face à un public qu’il ne connaît plus

Les jeunes Belgo-Marocains et Franco-Marocains de 18 à 30 ans n’ont plus les mêmes références que leurs parents. Ils s’informent via TikTok, YouTube, Instagram, podcasts, mosquées alternatives.

Ils n’ont aucune idée du rôle du CEOM — ni intérêt particulier pour lui.

Le Conseil, composé en grande majorité de cadres âgés, souvent déconnectés du numérique, n’a pas adapté son langage ni ses outils.

Un sociologue spécialisé dans la jeunesse musulmane nous confie :

“Le CEOM s’adresse encore à une génération qui n’existe plus. Il est absent des espaces où se construisent les identités religieuses modernes.”

 Une institution affaiblie par son statut juridico-politique

La nomination incomplète de Mustapha Chandid — sans dahir officiel pour le moment — ajoute une difficulté supplémentaire.

L’institution fait face à une période de flottement juridique qui fragilise sa légitimité auprès :

  • des autorités européennes ;
  • des communautés locales ;
  • de son propre personnel.

Dans ce climat, aucune réforme structurelle ne peut être lancée efficacement.

L’urgence d’un nouveau modèle : ce qu’il faudrait changer

Notre enquête met en lumière cinq axes de réforme majeurs :

1. Renouveler les cadres et ouvrir aux jeunes théologiens et experts européens

Le Conseil doit intégrer une nouvelle génération multilingue, formée en sciences sociales et théologie.

2. Être présent dans les mosquées, les écoles, et les réseaux numériques

Le terrain ne peut plus être un simple slogan.

3. Développer une stratégie de réponse aux influences concurrentes (chiisme, salafisme, “influenceurs religieux”)

Avec des programmes structurés, pas des communiqués théoriques.

4. Dépolitiser le fonctionnement interne et professionnaliser la gestion

L’efficacité passe par la compétence, non par l’ancienneté.

5. Évaluer les actions, mesurer les résultats, et rendre des comptes

Le CEOM doit adopter une culture de performance — comme toute institution moderne.

un Conseil à la croisée des chemins

Le CEOM n’est pas une institution condamnée.

Il dispose d’un potentiel énorme , crédibilité historique, cadre institutionnel solide, ressources humaines importantes.

Mais sa survie dépendra de sa capacité à :

  • sortir de la logique protocolaire,
  • se reconnecter au terrain,
  • affronter les réalités nouvelles du religieux en Europe,
  • accepter un renouvellement interne profond.

Sans cela, il continuera de glisser vers un rôle purement symbolique, loin des attentes de la diaspora marocaine et des enjeux qui dessinent aujourd’hui l’avenir de l’islam européen.

 

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