Belgique : trois jours de grève nationale, ou comment un pays déjà dysfonctionnel décide de s’offrir un niveau supérieur de chaos organisé
Bouchaib El Bazi
Par les temps qui courent, on croyait la Belgique déjà suffisamment secouée , sept gouvernements, trois langues officielles, et autant d’interprétations possibles du mot « consensus ». Mais non , ce début de semaine s’annonce encore plus créatif. Les syndicats, visiblement décidés à rappeler qu’ils existent entre deux hausses budgétaires avortées, ont lancé un appel à trois journées d’action nationales les 24, 25 et 26 novembre. Un « appel de novembre » — comme un marronnier social, mais version opération coup de poing.
Le timing, lui, est chirurgical , un mois à peine après que 120.000 personnes ont défilé dans Bruxelles pour dénoncer les ambitions héroïques du gouvernement De Wever–Bouchez, ce dernier doit maintenant gérer une paralysie nationale dans un pays où le simple passage à l’heure d’hiver nécessite déjà trois communiqués, deux interprètes et une dose de chance.
Lundi : la SNCB passe en mode sieste prolongée
Les festivités démarrent dimanche soir à 22h. Les trains, déjà peu réputés pour leur ponctualité légendaire, seront littéralement arrêtés net pendant 72 heures. On se consolera en apprenant qu’un train sur deux circulera peut-être entre les grandes villes… si les volontaires du service alternatif ne se perdent pas en route. Quant aux étudiants, ils pourront au moins regagner leur kot dimanche soir avant l’entrée dans le tunnel ferroviaire de trois jours.
Eurostar, lui, joue à Tetris avec les pourcentages , 50% vers Paris, 75% vers Amsterdam, 0% pour le bon sens. Londres, déjà post-Brexit, ne semble même plus surprise.
STIB, TEC, De Lijn : la trilogie du chaos
À Bruxelles, la STIB promet de privilégier seize lignes essentielles, ce qui revient à dire que les Bruxellois devront mobiliser leur instinct de survie urbain pour deviner lesquelles. En Wallonie, le TEC prévoit un arrêt presque complet , l’occasion rêvée de tester la marche à pied forcée entre deux villages séparés par 17 km et trois champs de vaches. De Lijn, en Flandre, annonce un service « réduit » — comprenez : on verra bien.
Mardi : les services publics, parce qu’il ne faut pas gâcher une bonne grève
Mardi marque l’entrée en scène des écoles, hôpitaux, administrations, tribunaux, prisons. Bref, tout ce qui fait tourner un État moderne… ou ce qu’il en reste.
L’enseignement, déjà en état de fragilité chronique, choisit la journée pour frapper fort. Garderies improvisées, cours annulés, programmes bousculés , un entraînement parfait pour les enfants qui rêvent d’une carrière en logistique de crise.
Le secteur des crèches, lui, assure un « service minimum », expression belge signifiant , peut-être ouvert, peut-être pas, croisez les doigts.
bpost, pris en otage entre le Black Friday et saint Nicolas, supplie presque les syndicats de ne pas l’achever. Un front commun a donc décidé dans un geste de grande humanité de limiter les dégâts. Le Père Noël peut souffler.
Collecte des déchets : Bruxelles face à son destin
Bruxelles-Propreté prévient : les sacs bleus, jaunes et verts ne seront pas ramassés. Les résidents devront vivre avec leurs ordures… ou les considérer comme une installation artistique contemporaine. Wallonie , même combat, même parfum.
Mercredi , le grand final, quand le privé se joint à la danse
Le 26 novembre, l’apothéose : industries, zonings, commerces, entrepôts, aéroports.
À Brussels Airport, la solution est simple , aucun vol au départ. Pas un. L’aéroport conseille même aux passagers de ne pas se présenter, comme si quelqu’un avait envie de traverser Zaventem pour entendre « votre vol est annulé » en trois langues.
Un pays paralysé, mais une démocratie en pleine forme
Au fond, cette grève nationale interprofessionnelle n’est qu’une radiographie du malaise belge , des services publics qui craquent, un secteur privé qui retient son souffle, et un gouvernement déterminé à faire passer des réformes que même Photoshop aurait du mal à rendre séduisantes.
Les syndicats, eux, rappellent bruyamment que sans moyens, sans reconnaissance et sans politiques réalistes, la Belgique ne peut que continuer à tourner… en rond, et parfois à l’arrêt.
Mais comme toujours, dans ce royaume improbable, la grève est presque devenue une langue nationale supplémentaire , incomprise, imprévisible, mais terriblement expressive.