La venue de Georges-Louis Bouchez au Palais des Congrès de Liège, censée être un rendez-vous consacré à la réforme de l’enseignement, s’est terminée en affrontement idéologique. La conférence a été littéralement engloutie par la polémique née de ses propos. Dans un message publié sur X, il a qualifié les auteurs des violences de « racailles », un terme lourd d’histoire et de mépris, qui a immédiatement enflammé la scène politique et médiatique. Que certains manifestants aient commis des actes condamnables ne fait aucun doute. Que le président du MR choisisse de décrire, en bloc, une foule entière de citoyens – y compris ceux qui exprimaient un désaccord pacifique ou une inquiétude légitime – avec un vocabulaire d’exclusion pose, en revanche, une véritable question démocratique.
Ce mot n’est pas anodin. Il n’appartient pas au champ du diagnostic politique, mais à celui de la stigmatisation. Dans la bouche d’un responsable public, il devient une arme qui divise, rabaisse et écarte. Il réduit des individus à une catégorie méprisante, sans nuance, comme si toute forme de contestation devait être assimilée à une menace contre la République. À Liège, cette phrase a résonné moins comme une réaction émotionnelle que comme une stratégie assumée, destinée à transformer l’opposition en ennemi, et l’ennemi en menace existentielle. Une manière de gouverner par l’affrontement plutôt que par l’écoute.
La manière dont Bouchez a abordé ce déplacement renforce cette impression. Se rendre à Liège, alors que la tension autour de sa personne y est parfaitement connue, relevait davantage d’un geste musclé que d’une démarche de dialogue. Lui-même évoque l’idée que sa présence dans cette ville puisse représenter une provocation. Cette remarque n’a rien d’une plaisanterie. Elle dit le fond de la stratégie : aller au-devant des tensions, non pour les apaiser, mais pour les exposer, les amplifier, puis s’ériger en victime d’une violence prévisible. Le politique devient ici scénariste de sa propre confrontation. Le déplacement éducatif se transforme en tribune sécuritaire, et la scène liégeoise en décor utile pour nourrir une rhétorique déjà prête.
Il existe par ailleurs une forme d’ironie tragique dans la posture adoptée par Bouchez. Lui qui revendique régulièrement ses origines italiennes, rappelant l’histoire d’une immigration ayant connu la méfiance, la stigmatisation, parfois même la caricature, se permet désormais d’utiliser les mêmes ressorts lexicaux que ceux qu’ont subis les générations précédentes. Le terme « racaille » fonctionne précisément de cette façon : il trace une frontière symbolique entre les « bons citoyens » et les « indésirables ». Il crée des catégories morales au lieu de s’attaquer aux causes sociales. Il réduit l’altérité à une menace. Voir un héritier de cette histoire reprendre ce vocabulaire ne relève pas de la contradiction politique, mais de l’aveuglement sur ce que la stigmatisation produit lorsqu’elle devient un outil de pouvoir.
En agissant ainsi, Bouchez envoie un signal déroutant à ceux qui l’avaient soutenu lors des élections précédentes, séduits par un discours libéral, ouvert, attaché à la liberté d’expression et à la pluralité démocratique. Ce sont ces mêmes électeurs qui, aujourd’hui, peinent à reconnaître le président du MR dans ce registre de combat permanent. Il semble désormais parler uniquement à un noyau dur, comme si le reste du pays n’existait plus, ou n’était qu’un décor hostile dont il faut dénoncer les excès pour exister politiquement.
La question essentielle demeure : que gagne la démocratie à ce que l’un de ses principaux acteurs adopte un langage qui exclut au lieu d’expliquer, qui attaque au lieu de comprendre, qui se met en scène dans des zones de tension pour mieux dénoncer ensuite les réactions qu’il a lui-même contribué à provoquer ? La réponse est simple : elle n’y gagne rien. Les violences commises à Liège méritent d’être fermement condamnées, mais elles ne justifient pas que l’on insulte indistinctement une foule entière, ni que l’on transforme un climat social préoccupant en opportunité de communication.
Dans cette affaire, les faits sont graves, les dégâts réels, les blessés bien concrets. Mais la déclaration de Bouchez ajoute une couche supplémentaire de fracture. À force de qualifier des citoyens de « racailles », on ne fait qu’alimenter un cycle de confrontation où chacun durcit sa position. Et pendant ce temps, les questions de fond – l’éducation, la colère sociale, la sécurité, la confiance dans les institutions – restent inchangées, intactes, ignorées au profit d’un spectacle politique qui n’en finit plus d’étouffer le débat.