Menaces de peine de mort en Iran : démonstration de force ou aveu de panique d’un régime en fin de cycle ?

Bouchaib El Bazi

Dans une posture presque inédite dans l’histoire de la République islamique, des responsables iraniens multiplient les menaces explicites de peine de mort à l’encontre des manifestants descendus dans la rue. Un discours d’une extrême dureté, qui se veut dissuasif, mais qui révèle en réalité une fébrilité profonde au sommet de l’État. Car derrière cette rhétorique martiale se cache une interrogation existentielle qui dépasse largement le cas iranien : assistons-nous à l’agonie d’un régime théocratique, ou à l’une de ces crises récurrentes qu’il a su jusqu’ici contenir par la force ?

La situation actuelle ne peut être réduite à une simple vague de contestation. Elle résulte de la convergence simultanée de plusieurs dynamiques de délitement : un appareil répressif qui a perdu son pouvoir de terreur, un effondrement économique qui prive le régime de toute capacité d’achat de la paix sociale, et un système d’influence régionale autrefois présenté comme un atout stratégique, aujourd’hui fragilisé sur tous les fronts. L’addition de ces facteurs transforme l’hypothèse de la chute en une lecture rationnelle du réel, et non en un simple souhait politique.

La peine de mort comme ultime recours : un aveu d’échec politique

Les menaces d’exécutions collectives ne sont pas l’expression d’une autorité sûre d’elle-même, mais le symptôme d’un régime à court de solutions. Lorsqu’un pouvoir en vient à proposer la mort comme seule réponse à la contestation sociale, il reconnaît implicitement l’épuisement de tous ses leviers de légitimation. Le mur de la peur, patiemment construit depuis plus de quatre décennies, montre désormais des fissures inquiétantes.

L’histoire est sans appel : de la Révolution française à l’effondrement des régimes totalitaires du XXᵉ siècle, la répression excessive s’est souvent révélée être l’élément déclencheur du basculement final. En criminalisant la simple revendication d’une vie digne, le pouvoir iranien transforme une colère socio-économique en lutte existentielle. Pour une partie croissante de la population, le risque de mourir dans la rue devient moins insupportable que celui de mourir lentement sous le poids de la misère et de la répression.

L’extension géographique et sociale des manifestations, désormais bien au-delà des cercles étudiants ou militants, confirme que la peur ne fonctionne plus comme avant. Classes moyennes, catégories populaires et provinces périphériques convergent dans une contestation qui ne se laisse plus intimider. À ce stade, la violence d’État cesse d’être un outil de contrôle et devient un accélérateur de rupture.

L’effondrement économique, moteur central de la colère

Cette radicalisation du rejet populaire ne peut être comprise sans analyser l’ampleur du désastre économique. Malgré des ressources considérables en hydrocarbures et en minerais, l’Iran s’est enfoncé dans une crise structurelle profonde. Une inflation dépassant les 50 % annuels, une monnaie nationale qui a perdu plus de 80 % de sa valeur en quelques années, et un chômage endémique touchant plus d’un quart des jeunes composent un tableau social explosif.

Les sanctions internationales ont indéniablement aggravé la situation, mais elles ne sauraient masquer la responsabilité directe du régime. La corruption systémique, enracinée dans les réseaux du Corps des gardiens de la révolution et des fondations proches du Guide suprême, a détourné la richesse nationale au profit d’une élite restreinte. Ce fossé entre un discours sacrificiel imposé au peuple et le train de vie ostentatoire des dirigeants alimente un sentiment de trahison irréversible. Lorsque la survie quotidienne devient un combat, toute idéologie, même sacralisée, perd son pouvoir mobilisateur.

Un appareil régional en perte de vitesse

Parallèlement, les instruments extérieurs de projection de puissance du régime montrent des signes d’essoufflement. Le « croissant d’influence » iranien, longtemps présenté comme une réussite stratégique, apparaît aujourd’hui fragmenté. En Irak, les milices pro-iraniennes ne bénéficient plus de la même domination politique. En Syrie, la présence iranienne est devenue coûteuse et vulnérable, notamment face à la pression militaire israélienne et au désengagement relatif de la Russie. Au Liban et au Yémen, les alliés de Téhéran sont confrontés à des crises internes et économiques qui limitent leur marge de manœuvre.

Plus grave encore pour le régime, cette stratégie régionale n’a pas rempli sa fonction première : protéger le pouvoir à l’intérieur. Le slogan de l’« exportation de la révolution » se révèle aujourd’hui comme une politique menée au détriment du développement national, dont le peuple iranien a payé le prix en termes de niveau de vie et de sécurité.

Une légitimité religieuse en déclin et un choc générationnel

La contestation touche désormais le cœur idéologique du système. L’institution religieuse, pilier historique de la République islamique, n’est plus monolithique. Des voix critiques émergent au sein même des centres théologiques de Qom et de Machhad, dénonçant la dérive autoritaire et la transformation de la religion en instrument de domination. La figure du Guide suprême, autrefois perçue comme une autorité spirituelle, est de plus en plus assimilée à celle d’un chef d’un appareil sécuritaire et économique opaque.

Le fossé générationnel accentue cette crise de légitimité. Une jeunesse connectée, exposée aux standards du monde extérieur, rejette le paternalisme idéologique et aspire à un État moderne fondé sur les libertés individuelles. Cette rupture culturelle prive le régime de toute capacité de renouvellement interne et l’enferme dans une logique de durcissement autodestructrice.

Des scénarios ouverts dans un contexte international prudent

Sur le plan international, les grandes puissances observent la situation avec une prudence calculée. Les pays occidentaux redoutent un effondrement brutal susceptible de provoquer le chaos, notamment autour du dossier nucléaire. La Russie et la Chine, bien que partenaires stratégiques de Téhéran, hésitent à s’engager davantage pour sauver un régime dont la stabilité paraît de plus en plus incertaine.

Les scénarios possibles oscillent entre un effondrement soudain, une transition progressive vers un pouvoir dominé par un complexe militaro-technocratique, ou, dans le pire des cas, un conflit interne si le Corps des gardiens de la révolution venait à se fragmenter. Dans tous les cas, son rôle sera décisif, tant cette institution concentre pouvoir militaire, ressources économiques et influence politique.

En définitive, l’histoire enseigne que les régimes qui refusent l’adaptation, figent le temps et perdent la confiance de leur peuple finissent par disparaître. L’Iran se trouve aujourd’hui à l’aube d’un tournant majeur. La question n’est plus de savoir si la fin est possible, mais quand et sous quelle forme elle se produira, et à quel prix pour le peuple iranien et pour l’équilibre déjà fragile du Moyen-Orient.

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