La mégalomanie Algérienne en déplacement : quand l’illusion s’invite à la CAN

Par Bouchaïb El Bazi

Lors de la Coupe d’Afrique des Nations organisée au Maroc, le spectacle ne se limitait pas aux pelouses. Les tribunes, les halls d’hôtels, les cafés et même les files d’attente offraient un autre match, plus discret mais tout aussi révélateur : celui d’un discours surdimensionné, sans rapport avec le football, mais jouant avec la même balle — celle de la grandeur supposée.

J’ai croisé de nombreux Algériens durant la CAN. Beaucoup étaient ouverts, chaleureux, lucides, parfois même plus sévères avec leur propre pays qu’avec les autres. Mais il y avait aussi — et ils ne représentent pas la majorité — ceux qui voyageaient avec un bagage plus encombrant que leurs valises : un récit saturé de certitudes, nourri de mythes politiques, porté par une conviction inébranlable que l’Algérie est une puissance majeure… incomprise, encerclée, redoutée.

Ce discours avait quelque chose d’étrange dans un pays qui les accueillait sans entrave, sans hostilité, avec cette banalité marocaine de l’hospitalité tranquille. Et pourtant, le monde décrit dans leurs mots était peuplé de complots, de menaces permanentes et d’ennemis obsessionnels. Un monde où l’Algérie serait au centre… même quand personne ne la regarde.

De la fierté historique à la légende politique

Personne de sérieux ne peut nier la portée historique de la guerre de libération algérienne. Elle fut une épopée réelle, fondatrice. Le problème commence lorsque l’histoire cesse d’être une mémoire pour devenir une idéologie de substitution, et que la révolution se transforme en argument universel, mobilisé pour expliquer le présent et excuser ses carences.

Au fil des discussions, l’économie brillait par son absence, la gouvernance aussi. La révolution, elle, revenait comme une carte d’identité éternelle. Dans l’imaginaire officiel — qui a largement contaminé une partie du discours populaire — l’histoire n’est plus racontée, elle est instrumentalisée.

Quand la politique échoue, le micro compense

Les crises de légitimité ne se lisent pas toujours dans les communiqués officiels, mais elles s’entendent dans le ton. Lorsqu’un pouvoir peine à produire des résultats concrets, il compense par des récits grandiloquents. C’est là qu’intervient l’appareil médiatique :

  • une Algérie “puissance régionale”,
  • une Algérie “ciblée parce qu’indépendante”,
  • une Algérie “capable de tout, mais volontairement retenue”.

Répété à longueur de journée, ce discours ne fabrique pas de la conscience politique, mais une illusion de sécurité symbolique : nous sommes grands, donc tout va bien — même si le quotidien raconte autre chose.

Le Maroc, ce miroir qui dérange

Durant la CAN, l’organisation fluide, les infrastructures fonctionnelles, la circulation sans crispation sécuritaire étaient pour les Marocains des détails ordinaires. Pour certains visiteurs, ils furent un choc silencieux.

Et c’est ici que s’active un mécanisme bien connu : lorsque le voisin avance, on élève la voix au lieu de s’interroger. Chaque réussite de l’autre devient suspecte, chaque comparaison insupportable. Plus le réel s’impose, plus le discours compensatoire enfle. Non par provocation, mais par malaise.

Quand la certitude devient un fardeau

Je dois l’avouer : ce qui m’a le plus frappé n’était pas le discours lui-même, mais la certitude absolue avec laquelle il était énoncé. Une certitude qui ne laisse aucune place au doute, encore moins à une question simple : et si nous nous trompions ?

Lors d’un échange informel, on me lança, avec un aplomb désarmant : « Le Maroc réussit parce qu’il est soutenu. Nous, nous réussissons seuls. »

Il n’y avait pas d’agressivité dans cette phrase. Il y avait pire : un confort idéologique total, où toute réussite extérieure est forcément suspecte, et tout échec intérieur transformé en héroïsme différé.

À cet instant, j’ai compris que le problème ne concernait ni le football, ni la CAN, ni même le Maroc ou l’Algérie. Il s’agissait d’un rapport troublé au réel. Car le danger de ce type de discours n’est pas qu’il offense l’autre, mais qu’il anesthésie celui qui le porte.

Celui qui se croit grand en permanence ne ressent plus le besoin de se réformer. Celui qui se pense éternellement ciblé ne reconnaît jamais ses propres erreurs. En quittant le stade ce soir-là, une idée s’est imposée à moi : le plus grand péril pour une nation n’est pas la défaite, mais la conviction de ne jamais pouvoir perdre, même lorsqu’elle trébuche.

Une précision nécessaire

Il serait intellectuellement malhonnête — et moralement paresseux — de généraliser ce discours à tout un peuple. De nombreux Algériens se moquent ouvertement de cette rhétorique, des journalistes et universitaires la démontent méthodiquement, et le Hirak fut précisément une révolte contre l’illusion officielle.

La mégalomanie n’est pas un trait national.

C’est un symptôme politique : celui des systèmes qui craignent le miroir, et préfèrent le mythe au diagnostic. Entre le récit et le réel, il y a parfois plus qu’un fossé : il y a un silence que plus aucun slogan ne parvient à couvrir.

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