CAN 2025 : quand le football africain révèle les nouvelles hiérarchies de puissance
Bouchaib El Bazi
Kenitra 17 Janvier 2026
Comme à chaque édition, la Coupe d’Afrique des Nations a suscité en France un intérêt particulier, à la croisée du sport, de l’immigration et des enjeux économiques du football professionnel. Dans l’Hexagone, où vivent d’importantes diasporas africaines, la CAN n’est jamais un tournoi lointain. Elle affecte directement la Ligue 1, contrainte de libérer une partie significative de ses effectifs en pleine saison, et rappelle l’ancrage profond du football africain dans l’écosystème sportif français.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : sur les 658 joueurs engagés dans la compétition, 107 sont nés et majoritairement formés en France. Un vivier considérable, qui souligne le rôle structurel des clubs français dans la formation de talents africains, mais aussi l’interdépendance croissante entre football européen et africain.
L’édition 2025 a toutefois attiré l’attention pour une autre raison : le pays hôte. Le Maroc ne s’est pas contenté d’organiser une compétition continentale ; il a confirmé une trajectoire déjà amorcée sur la scène internationale. Depuis sa performance historique lors de la dernière Coupe du monde, marquée par une qualification inédite pour les demi-finales, le Royaume s’est imposé comme une référence footballistique africaine, capable de produire des joueurs évoluant au plus haut niveau européen tout en structurant un projet national cohérent.
Cette montée en puissance sportive s’inscrit dans une logique plus large, où le football devient un instrument assumé de rayonnement. Le phénomène n’est pas propre au Maroc. À l’échelle mondiale, États et investisseurs privés ont compris que le sport roi constitue un levier d’image, d’influence et d’attractivité sans équivalent. Le Qatar avec le Paris Saint-Germain et la Coupe du monde 2022, les États-Unis avec l’accueil des prochaines grandes compétitions internationales, ou encore la France avec l’organisation réussie des Jeux olympiques, illustrent cette réalité : le sport est désormais un langage de puissance.
L’épreuve de l’organisation
Mais ce levier n’opère qu’à une condition : la crédibilité. Organiser un grand événement sportif n’est pas un simple exercice de prestige. C’est un test grandeur nature des capacités d’un État à coordonner ses administrations, à gérer des flux massifs de populations, à garantir la sécurité, la mobilité, l’hébergement et la continuité des services sur plusieurs semaines et sur des sites multiples.
Sur ce terrain, la CAN 2025 a fait figure de démonstration. L’organisation, saluée par de nombreux observateurs internationaux, a surpris jusqu’à certains visiteurs européens, confrontés à des infrastructures, des transports et des fan zones répondant à des standards comparables à ceux observés sur le continent européen. Plus qu’un succès logistique, l’événement a projeté l’image d’un pays maîtrisant l’exécution, un critère devenu central dans l’évaluation des puissances dites « moyennes ».
L’un des aspects les plus significatifs de cette CAN a été la gestion de l’hospitalité dans un contexte régional complexe. L’accueil de dizaines de milliers de supporters venus de pays voisins, y compris de délégations issues d’États avec lesquels les relations diplomatiques sont dégradées, s’est déroulé sans incident notable. Une séquence révélatrice d’une diplomatie par le sport, fondée moins sur le discours que sur la pratique.
Au-delà du football
La CAN 2025 a ainsi mis en lumière une transformation plus profonde. Dans un monde marqué par la compétition entre puissances intermédiaires, la capacité à organiser, à attirer et à fédérer est devenue un attribut central de l’influence internationale. Cette capacité ne s’improvise pas. Elle repose sur une trajectoire économique et industrielle lisible.
Le Maroc en offre une illustration concrète. En 2024, ses exportations automobiles ont atteint un niveau record, dépassant pour la première fois le secteur historique des phosphates. En 2025, le pays s’est imposé comme le premier exportateur automobile du continent africain, devançant l’Afrique du Sud. Cette dynamique industrielle s’accompagne d’une projection économique africaine souvent sous-estimée en Europe : selon les données de l’IFC, le Royaume figure parmi les principaux investisseurs intra-africains, notamment en Afrique de l’Ouest.
Ces évolutions n’effacent ni les fragilités internes ni les débats légitimes sur les inégalités sociales ou les défis de gouvernance. Mais elles dessinent une réalité stratégique difficile à ignorer. Dans ce contexte, le sport agit comme un révélateur plus que comme un moteur : il rend visible ce qui est déjà à l’œuvre.
Pour les partenaires européens, et en particulier pour la France, la CAN 2025 aura servi de rappel. Les relations internationales contemporaines se construisent autant sur la coopération et la complémentarité que sur la rivalité. Les trajectoires divergentes observées au Maghreb montrent que l’ouverture, l’investissement et la capacité à projeter une image stable et moderne produisent des effets concrets. À long terme, l’histoire retiendra sans doute que le football, loin d’être un simple divertissement, aura été l’un des miroirs les plus fidèles des recompositions de puissance du XXIᵉ siècle.