L’Europe face au tournant américain : de l’alliance stratégique à la logique du chantage géopolitique

Bouchaib El Bazi

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Donald Trump inquiète désormais davantage les alliés traditionnels des États-Unis que leurs adversaires déclarés. La posture adoptée par l’administration américaine vis-à-vis de l’Europe, qu’il s’agisse de la guerre en Ukraine ou du dossier du Groenland — territoire relevant de la souveraineté danoise — révèle une inflexion profonde de la doctrine stratégique américaine et une remise en cause explicite de l’architecture occidentale héritée de l’après-Seconde Guerre mondiale.

Pour la première fois depuis 1945, l’Europe occidentale, pilier historique de la puissance américaine et partenaire central dans la construction de l’ordre international libéral, ne semble plus constituer une priorité stratégique pour Washington. Pire encore, elle apparaît comme un espace politique à fragiliser, voire à remodeler, notamment à travers une bienveillance assumée à l’égard des mouvements d’extrême droite, indépendamment des risques systémiques qu’ils font peser sur la cohésion démocratique et sociale du continent.

L’effritement du socle atlantique

La difficulté majeure pour les Européens réside dans la nécessité de composer avec une administration américaine qui a rompu, de facto, avec l’héritage atlantique. Cet héritage ne se limitait pas à une alliance militaire incarnée par l’OTAN, mais reposait sur un corpus normatif structurant : respect de la souveraineté, intangibilité des frontières, sécurité collective et primauté du droit international.

La position de l’administration Trump sur la guerre en Ukraine constitue à cet égard un point de bascule. L’agression russe n’est plus perçue comme une menace existentielle pour la sécurité européenne, mais comme un dossier négociable, susceptible d’entrer dans une logique transactionnelle. La reconnaissance de facto de l’annexion de la Crimée et l’acceptation d’un contrôle russe sur une partie des territoires occupés traduisent une approche qui légitime l’usage de la force comme instrument de négociation.

Une telle posture ne se contente pas de récompenser l’agression : elle érode les fondements mêmes de l’ordre international établi en 1945 et ouvre la voie à un retour des sphères d’influence au détriment des États souverains.

Le Groenland : le retour brutal de la géographie

Dans ce contexte, l’insistance américaine à vouloir annexer le Groenland ne relève pas d’un simple caprice politique. Ce territoire occupe une position stratégique clé dans les équilibres de l’Arctique, les routes maritimes futures et les enjeux énergétiques mondiaux. Toutefois, la méthode employée — évoquant un rattachement « par consentement ou par contrainte » — marque une rupture sans précédent dans les relations entre alliés.

Le fait que le Danemark, membre de l’Union européenne et de l’OTAN, ait sollicité une expertise militaire européenne afin d’anticiper une pression américaine constitue un signal d’alarme majeur. Il témoigne d’un niveau de défiance inédit au sein du camp occidental.

L’Ukraine entre la complaisance américaine et l’enlisement russe

Paradoxalement, la guerre en Ukraine a mis en lumière les limites structurelles de la puissance militaire russe. L’échec de l’offensive éclair sur Kyiv et l’enlisement prolongé du conflit ont révélé une armée moins redoutable que ne le laissait supposer sa rhétorique. Pourtant, l’absence d’une position américaine ferme offre à Moscou un espace stratégique lui permettant de prolonger la guerre et de négocier en position de force relative.

Plus inquiétant encore, ce relâchement du leadership américain envoie un message dangereux à l’échelle globale : le recours à la force peut être toléré, voire récompensé, dès lors qu’il s’inscrit dans un rapport de puissance favorable.

L’Europe face à sa responsabilité historique

Dès lors, la question centrale ne concerne plus seulement l’avenir de l’Union européenne ou celui de l’OTAN, mais la capacité du continent à exister comme acteur stratégique autonome. Malgré son poids économique, l’Europe demeure structurellement dépendante sur le plan sécuritaire, incapable de traduire ses capacités potentielles en une véritable force de dissuasion.

Le désengagement américain contraint les Européens à repenser leur rôle, non plus comme simples partenaires subordonnés, mais comme pôle géopolitique à part entière. Cette mutation suppose une volonté politique commune, des investissements massifs dans la défense et une rupture avec les réflexes de dépendance stratégique.

Un ordre mondial en recomposition

En définitive, le comportement de Donald Trump à l’égard de l’Europe ne semble obéir à aucune rationalité stratégique cohérente, si ce n’est une fascination assumée pour les modèles autoritaires, au premier rang desquels celui de Vladimir Poutine, et une vision du monde fondée sur la logique des rapports de force plutôt que sur celle des valeurs.

Le monde entre ainsi dans une phase de fluidité stratégique extrême, marquée par un élargissement du fossé transatlantique. Pour l’Europe, l’heure n’est plus à l’illusion de la protection éternelle, mais à la lucidité stratégique. L’alternative est claire : devenir un acteur souverain ou accepter une marginalisation progressive dans un ordre international de plus en plus brutal et imprévisible.

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