Quand le football révèle les fractures politiques : lecture critique d’un malaise maghrébin

Bouchaib El Bazi

Bruxelles : Les événements qui ont suivi la finale de la Coupe d’Afrique des Nations 2026 dépassent largement le cadre du sport. Ils appellent une lecture plus profonde, presque anthropologique et politique, tant ils ont mis en lumière des tensions latentes qui structurent aujourd’hui les relations symboliques au sein du Maghreb. Le football, souvent présenté comme un simple exutoire populaire, agit parfois comme un révélateur brutal des états d’âme collectifs, des ressentiments accumulés et des récits nationaux instrumentalisés.

Le fait le plus marquant de cette séquence n’est pas la victoire du Sénégal ni la défaite du Maroc en tant que telles, mais la réaction observée dans un pays pourtant étranger à la rencontre : l’Algérie. Des scènes de liesse, documentées aussi bien sur le territoire algérien que dans certaines diasporas européennes, n’ont pas célébré un champion africain, mais se sont focalisées sur l’échec d’un voisin. Ce phénomène, rare dans l’histoire du sport international, interroge par sa nature et par son intensité.

Du sport au symptôme politique

Dans une perspective académique, ce type de comportement collectif ne peut être analysé comme une simple rivalité sportive. Il s’inscrit dans un cadre plus large de construction identitaire négative, où l’affirmation de soi passe moins par la valorisation de ses propres réussites que par la négation ou l’humiliation symbolique de l’autre. Le football devient alors un espace de projection des frustrations politiques, économiques et diplomatiques accumulées.

Il serait réducteur, et intellectuellement malhonnête, de généraliser ces attitudes à l’ensemble du peuple algérien. Toute approche sérieuse se doit de refuser l’essentialisme. Cependant, l’ampleur et la récurrence de ces manifestations posent la question du climat idéologique dans lequel elles s’inscrivent. Un climat façonné par des décennies de discours officiels fondés sur la désignation d’ennemis extérieurs, dont le Maroc constitue un pivot central.

La fabrique du ressentiment

Les sciences politiques ont depuis longtemps montré que les régimes en difficulté tendent à instrumentaliser le ressentiment comme outil de cohésion interne. Lorsque les perspectives économiques se ferment, que la légitimité politique s’érode et que les horizons sociaux se bouchent, la désignation d’un adversaire extérieur devient un mécanisme classique de diversion. Le conflit symbolique remplace alors le projet collectif.

Dans le cas algérien, la persistance d’un discours hostile envers le Maroc, relayé et amplifié par des canaux médiatiques et institutionnels, a progressivement transformé un différend politique en affect collectif. Ce glissement du contentieux diplomatique vers une animosité émotionnelle constitue un tournant préoccupant, car il rend toute désescalade future plus difficile.

Une fracture maghrébine de plus en plus assumée

L’un des effets collatéraux les plus graves de cette dérive est l’enterrement silencieux de l’idéal maghrébin. Là où l’histoire, la géographie et la culture plaidaient pour une intégration régionale pragmatique, s’installe désormais une logique de confrontation stérile. Le football, censé rapprocher les peuples, devient le théâtre d’une rupture assumée, presque revendiquée.

Plus inquiétant encore, cette hostilité pourrait, à terme, être mobilisée de manière plus cynique par des élites politiques cherchant à prolonger leur survie dans un contexte de pression sociale croissante. L’histoire montre que la radicalisation symbolique précède souvent des choix politiques lourds de conséquences.

Le contraste des attitudes

En miroir, l’attitude observée du côté marocain mérite d’être soulignée. Malgré la déception sportive, les réactions sont restées globalement contenues, marquées par une retenue et une dignité qui contrastent avec l’exubérance hostile observée ailleurs. Ce contraste n’est pas anecdotique : il traduit deux rapports différents à la défaite, à l’altérité et au vivre-ensemble régional.

La finale de la CAN 2026 n’a pas seulement sacré un vainqueur sportif. Elle a mis en lumière une fracture morale et politique au cœur du Maghreb. Tant que le ressentiment sera érigé en ciment national, aucune construction régionale durable ne sera possible. Le sport, dans ce contexte, cesse d’être un jeu : il devient un miroir cruel des impasses politiques.

Le véritable enjeu n’est donc pas la défaite d’une équipe, mais la victoire, dangereuse à long terme, de la haine sur la raison. Et cette victoire-là, si elle venait à s’installer durablement, serait une défaite pour l’ensemble de la région.

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