Quand le football se joue à billets levés : l’Algérie, la CAN au Maroc et le théâtre de la victimisation

Bouchaib El Bazi

Le quart de finale de la Coupe d’Afrique des Nations 2025 entre l’Algérie et le Nigeria n’aura pas seulement livré un verdict sportif. Il aura surtout offert un spectacle parallèle, où le ballon a rapidement cédé la place à la contestation, à la confusion et à une mise en scène désormais bien rodée : celle d’une défaite transformée en affaire d’État… puis en complot continental.

La Confédération africaine de football, fidèle à son style administratif peu porté sur la poésie, a tranché à coups de chiffres et de règlements. Sept sanctions. Des suspensions, des amendes, des infractions clairement identifiées. Une liste qui ressemble moins à une injustice qu’à un procès-verbal détaillé d’un naufrage collectif, sur le terrain comme dans les tribunes.

Tout commence sur la pelouse. Protestations répétées contre l’arbitrage, altercations avec les joueurs nigérians, accumulation de cartons jaunes : l’équipe algérienne semblait davantage engagée dans un bras de fer avec l’autorité arbitrale que dans un duel tactique avec son adversaire. À croire que, pour certains, le football devient insupportable dès lors qu’il cesse d’obéir au scénario espéré.

Dans les gradins, le tableau se complète. Engins pyrotechniques, jets de projectiles, tentatives de franchissement des barrières de sécurité. Puis vient le geste qui fera date : des billets de banque ostensiblement brandis à l’adresse des arbitres. Une séquence lourde de symboles, difficilement défendable au nom de la passion sportive, et qui vaudra la sanction la plus élevée du dossier. Cinquante mille dollars pour comportement humiliant et offensant — non pas pour le bruit ou le désordre, mais pour ce que ce geste suggère et banalise.

Face à cela, la réaction officielle algérienne surprend par sa prévisibilité. Dans un communiqué au ton feutré, la Fédération annonce immédiatement un recours, invoquant la défense des « intérêts du football algérien » et le respect des « cadres institutionnels ». Un langage institutionnel maîtrisé, presque rassurant, qui masque mal une posture récurrente : celle d’un système incapable d’envisager la faute autrement que comme une agression extérieure.

Car la vraie question n’est pas celle de l’arbitrage. Elle est culturelle. Elle interroge le rapport à la défaite, à la règle et à la responsabilité. Une partie de l’écosystème médiatique algérien a préféré activer le logiciel bien connu de l’indignation permanente : arbitres hostiles, CAF biaisée, contexte défavorable. Tout, sauf l’hypothèse pourtant banale d’un match mal géré et d’un comportement sanctionnable.

Le Maroc, pays hôte, est resté en arrière-plan. Organisation fluide, dispositif sécuritaire opérationnel, continuité de la compétition. Aucun tapage, aucune escalade verbale. Ironie du sort, certains commentaires ont tenté de faire porter au pays organisateur la responsabilité des débordements de supporters algériens, comme si l’on reprochait au stade d’exister plutôt qu’à ceux qui y transgressent les règles.

Au final, cet épisode dépasse largement le cadre d’un quart de finale perdu. Il révèle une difficulté persistante à accepter que le football, comme toute compétition sérieuse, obéit à des règles, des sanctions et des limites. La plus grande défaite n’est peut-être pas l’élimination elle-même, mais l’acharnement à se présenter en victime, même lorsque les faits — images, rapports et billets compris — racontent une tout autre histoire.

La CAN 2025 au Maroc poursuivra son chemin et restera, quoi qu’on en dise, un succès organisationnel. Quant à l’épisode algérien, il s’ajoute à une longue série de leçons non apprises, où l’on confond encore trop souvent ferveur et débordement, contestation et déni, football et règlement de comptes.

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