Étudiants marocains en Belgique : une crise administrative aux implications humaines et institutionnelles

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Depuis plusieurs semaines, une situation de profonde incertitude affecte des dizaines d’étudiants marocains installés en Belgique, confrontés à des ordres de quitter le territoire alors même qu’ils sont entrés légalement, munis de visas délivrés par les autorités consulaires belges au Maroc. Initialement présentée comme une problématique humanitaire touchant des « étudiants en détresse », l’affaire révèle en réalité un dysfonctionnement institutionnel circonscrit, soulevant des enjeux juridiques, administratifs et humains d’une particulière sensibilité.

Une crise circonscrite à une institution spécifique

Les investigations menées par l’Office des Étrangers ont permis d’établir que cette situation ne concerne ni l’ensemble des étudiants marocains en Belgique, ni une catégorie nationale ciblée. Elle est exclusivement liée à une seule structure : l’IFCAD, une association reconnue par la Fédération Wallonie–Bruxelles dans le cadre de la promotion sociale, et non comme établissement d’enseignement supérieur au sens académique strict.

Bien que ce statut lui permette, sur le plan formel, d’accueillir des étudiants étrangers et d’émettre des attestations d’inscription ouvrant droit à une demande de séjour étudiant, l’IFCAD ne disposerait pas, selon plusieurs rapports internes, des capacités matérielles, pédagogiques et organisationnelles nécessaires pour absorber l’afflux massif d’étudiants observé durant l’année académique en cours.

Alertes administratives et constats d’irrégularités

Les autorités belges ont relevé une augmentation jugée « inexpliquée » du nombre d’inscriptions d’étudiants étrangers à l’IFCAD. Cette situation a déclenché une série de contrôles approfondis portant notamment sur :

  • la conformité juridique de l’institution,
  • la réalité des projets d’études proposés,
  • l’adéquation entre les ressources disponibles et le nombre d’inscrits.

Les constats dressés font état de déficiences structurelles notables : salles de cours exiguës, encadrement pédagogique insuffisant, annulations répétées de cours en raison de l’absence de formateurs. Ces éléments ont conduit l’Office des Étrangers à remettre en cause la validité des inscriptions comme fondement légal d’un séjour étudiant.

Soupçons de médiation irrégulière

Parallèlement, les enquêtes administratives ont mis en lumière des « indicateurs anormaux » suggérant l’intervention de courtiers en inscription. Des intermédiaires, dont l’un identifié par les initiales S.Z., seraient soupçonnés d’avoir facilité l’admission de plusieurs étudiants contre rémunération.

Ces soupçons ont renforcé les doutes quant aux motivations réelles de l’établissement et ont conduit à l’élargissement de l’enquête, portant sur les méthodes de recrutement, la nature des inscriptions et leur conformité au cadre légal belge. La conclusion administrative a été sans équivoque : le niveau d’irrégularités constaté ne permet pas de valider le séjour des étudiants concernés, malgré leur entrée régulière sur le territoire.

Visa d’entrée et titre de séjour : une distinction juridique fondamentale

Les autorités belges rappellent avec insistance une distinction essentielle souvent mal comprise par les étudiants étrangers : celle entre le visa d’entrée de long séjour (visa D) et le titre de séjour étudiant.

Le visa, délivré par les services consulaires, repose sur un examen préliminaire du dossier. En revanche, l’Office des Étrangers conserve la compétence exclusive pour octroyer ou refuser le titre de séjour, après vérification approfondie de la reconnaissance et de la conformité de l’établissement d’accueil. Lorsque cette base est jugée invalide, le projet d’études est juridiquement considéré comme inexistant.

Retour volontaire avant mesures contraignantes

Dans ce contexte, l’Office des Étrangers indique privilégier une approche graduée. Les étudiants concernés sont d’abord invités à procéder à un retour volontaire au Maroc, avant que des mesures administratives plus contraignantes — pouvant aller jusqu’à l’éloignement forcé — ne soient envisagées. Cette démarche s’inscrit dans une logique de proportionnalité et vise à limiter les conséquences humaines et psychologiques d’une expulsion immédiate.

Toutefois, sur le plan strictement légal, la seule voie permettant une régularisation future reste la suivante : quitter le territoire belge, puis introduire une nouvelle demande de visa à partir du Maroc auprès d’un établissement pleinement reconnu.

Une détresse humaine bien réelle

Selon les témoignages recueillis, entre 120 et 150 étudiants marocains se trouveraient actuellement dans cette situation. Beaucoup décrivent une profonde détresse morale, sociale et financière. Malgré des tentatives de changement d’établissement, leurs demandes ont été rejetées, le projet académique initial ayant été invalidé dans son ensemble.

Certains en appellent à une intervention des autorités marocaines, voire à une médiation diplomatique, afin de trouver une issue humanitaire à une situation dont ils se considèrent comme les victimes indirectes.

Une crise institutionnelle, non communautaire

Les éléments disponibles permettent d’écarter l’hypothèse d’une mesure discriminatoire ou ciblant une communauté nationale. Il s’agit d’une crise strictement institutionnelle, résultant de dysfonctionnements internes à l’IFCAD, aggravés par des pratiques de médiation douteuses.

Néanmoins, les conséquences humaines sont considérables, des étudiants se retrouvant pris dans un engrenage juridique complexe dont ils ne maîtrisent ni les mécanismes ni les responsabilités initiales.

Conclusion : vers une réponse coordonnée et responsable

Cette affaire appelle aujourd’hui une réponse à plusieurs niveaux : clarification officielle du statut de l’IFCAD, enquête approfondie sur les réseaux de médiation, mise en place de mesures transitoires pour éviter des situations d’urgence sociale, et coordination diplomatique entre la Belgique et le Maroc.

Au-delà du cas particulier, cette crise rappelle l’importance cruciale de la transparence institutionnelle et de la vigilance dans les parcours de mobilité étudiante internationale. Elle constitue également un test pour la capacité des États concernés à conjuguer rigueur juridique et considération humaine, afin de préserver la dignité et l’avenir de jeunes engagés dans un projet académique devenu, malgré eux, juridiquement fragile.

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