Quand l’école devient un vecteur de haine : dérives idéologiques et responsabilité éducative en Algérie
Rime Medaghri
Bruxelles
La diffusion récente, sur les réseaux sociaux, d’une vidéo montrant une enseignante algérienne incitant ses élèves à exprimer une hostilité ouverte envers les Marocains a suscité une vive émotion au-delà des cercles numériques. Au-delà de l’indignation immédiate, cet épisode soulève des interrogations plus profondes sur le rôle de l’institution scolaire dans la construction des représentations collectives et sur les dérives idéologiques qui peuvent affecter les systèmes éducatifs lorsqu’ils sont instrumentalisés à des fins politiques.
Les images montrent une scène de classe où, sous couvert d’un échange lié à la Coupe d’Afrique des nations, l’enseignante détourne l’activité pédagogique de toute finalité éducative. Plutôt que de promouvoir les valeurs universelles associées au sport — fair-play, respect de l’adversaire, esprit de compétition loyale — l’enseignante oriente le dialogue vers la stigmatisation et l’hostilité. Les réponses des enfants, empreintes de propos antisémites et de rejet explicite des Marocains, témoignent moins d’une opinion personnelle que d’une intériorisation précoce de discours idéologiques préexistants.
D’un point de vue académique, cet épisode illustre un phénomène bien documenté en sciences sociales : la socialisation politique précoce par l’école. Lorsque l’espace éducatif cesse d’être un lieu de transmission du savoir critique pour devenir un canal de reproduction de récits manichéens, il contribue à la normalisation de la haine et à l’essentialisation de l’« autre ». Les paroles prononcées par des enfants d’âge scolaire ne peuvent être analysées indépendamment des cadres institutionnels et discursifs dans lesquels ils évoluent.
Cette séquence filmée s’inscrit dans un contexte plus large marqué par la persistance d’un discours officiel hostile au Maroc, régulièrement relayé par certains médias algériens, au détriment des principes fondamentaux de l’éthique journalistique. La répétition de ces narratifs, sur plusieurs décennies, a contribué à installer une forme de marocophobie structurelle, qui dépasse les rivalités diplomatiques pour s’ancrer dans les imaginaires sociaux.
La réaction de plusieurs observateurs, notamment de membres de la société civile algérienne vivant à l’étranger, souligne le caractère non exceptionnel de cette scène. Pour l’activiste et lanceur d’alerte Chawki Benzehra, réfugié en France, cette vidéo ne constitue pas une anomalie mais l’expression ordinaire d’un système éducatif conçu, selon ses termes, comme un instrument de fabrication du ressentiment. Son témoignage met en lumière un continuum idéologique où se croisent hostilité envers les Marocains, antisémitisme, rejet de minorités internes et désignation de boucs émissaires extérieurs.
L’impact de cette socialisation négative ne se limite pas au cadre national. Les tensions observées au sein de certaines franges de la diaspora algérienne en Europe, notamment en France, illustrent les effets différés de ces discours lorsqu’ils sont transposés dans des contextes démocratiques où la liberté d’expression ne saurait couvrir l’incitation à la haine ou à la violence. Les appels explicites à l’agression, voire au meurtre, lancés récemment sur les réseaux sociaux par des influenceurs algériens à l’encontre de ressortissants marocains constituent une dérive grave, d’autant plus préoccupante qu’elle semble s’exercer dans un climat d’impunité.
D’un point de vue juridique et éthique, l’absence de réaction ferme des autorités face à ces incitations pose la question de la responsabilité de l’État dans la protection des minorités et dans la prévention des discours violents. Elle interroge également le rôle des institutions éducatives et médiatiques dans la consolidation ou, au contraire, la dégradation du lien social.
En définitive, l’affaire de cette enseignante dépasse largement le cadre d’un incident isolé ou d’une polémique virale. Elle révèle les fragilités d’un système où l’école, au lieu de former des citoyens capables de pensée critique et d’ouverture, peut devenir un espace de reproduction de conflits politiques et idéologiques. À l’heure où la région maghrébine fait face à des défis communs majeurs — sécurité, développement, jeunesse, intégration régionale — la persistance de tels discours apparaît non seulement anachronique, mais profondément contre-productive.
La question centrale demeure alors celle-ci : comment réhabiliter l’école comme un lieu d’émancipation intellectuelle et morale, capable de transmettre des valeurs universelles de respect et de coexistence, plutôt que d’alimenter des fractures héritées de logiques politiques dépassées ?