**Quand l’« algérianité » devient consigne diplomatique

Bouchaib El Bazi

Il fut un temps où la diplomatie se pratiquait à coups de notes verbales, de déjeuners feutrés et de communiqués polis. Désormais, elle semble parfois emprunter des chemins plus intimes : la mémoire familiale, l’ascendance, et ce que certains appellent, avec une insistance appuyée, le « devoir envers les ancêtres ».

Une note récente du contre-espionnage français, révélée par Complément d’enquête, lève le voile sur des démarches attribuées aux services algériens à l’endroit d’élus français issus de l’immigration algérienne. L’objectif, selon le document, ne relèverait ni du folklore mémoriel ni de la simple courtoisie consulaire, mais bien d’une stratégie d’influence structurée : rappeler, suggérer, parfois insister, afin d’orienter des prises de position politiques en France.

Le raisonnement, tel qu’il transparaît, est d’une redoutable simplicité : être élu de la République française n’effacerait pas une filiation, et cette filiation créerait, par nature, une forme d’obligation morale. L’argument identitaire devient alors levier diplomatique. On ne demande pas explicitement d’obéir, on rappelle subtilement d’où l’on vient. La nuance est importante : elle permet de présenter l’ingérence comme une forme de fidélité.

Selon le témoignage d’une élue locale, approchée comme beaucoup d’autres par des représentations consulaires, le message serait récurrent : vous êtes les enfants de l’Algérie, donc, d’une certaine manière, ses porte-voix naturels. En échange de cette loyauté symbolique, des promesses d’attention, de facilités administratives, voire de reconnaissance officielle seraient évoquées. Une diplomatie de la porte entrouverte, conditionnelle et sélective.

Mais derrière cette rhétorique du lien charnel à la nation d’origine, se dessine une vision très politique de la diaspora : non pas comme un ensemble de citoyens autonomes, mais comme un prolongement stratégique de l’État algérien à l’étranger. Influence politique, médiatique, associative : tout capital symbolique serait bon à mobiliser pour « contrecarrer » un discours jugé hostile à Alger.

L’épisode rapporté de novembre 2024 illustre jusqu’où cette logique peut mener. Une conseillère municipale aurait été convoquée au consulat d’Algérie à Créteil pour s’expliquer sur… une plaque commémorative. Son tort : avoir honoré la mémoire du chanteur kabyle Lounès Matoub sans souligner explicitement son appartenance à la nation algérienne. Une omission jugée suffisamment grave pour justifier un entretien de deux heures avec un agent des renseignements, assorti d’exigences de rectification et, selon la note, de rappels appuyés à l’ordre.

Là où l’affaire cesse d’être anecdotique, c’est lorsque le ton change. On ne parle plus de mémoire, mais de suivi. Plus d’identité, mais de connexions politiques jugées « intéressantes ». Le vocabulaire glisse, la diplomatie se crispe, et la pédagogie identitaire laisse place à une pression à peine voilée : afficher publiquement son attachement à l’Algérie devient une injonction.

Face à ces révélations, certaines voix, à l’image de la députée écologiste Sabrina Sebaihi, assurent n’avoir jamais été sollicitées. Ce démenti n’invalide pas pour autant la question de fond : jusqu’où un État peut-il instrumentaliser l’origine de citoyens étrangers pour peser sur la vie politique d’un autre pays ?

Car le problème n’est pas l’attachement affectif à une terre d’origine — il est légitime et intime — mais sa transformation en outil de politique étrangère. Lorsque la mémoire devient consigne, l’identité injonction et l’ancêtre argument diplomatique, on ne parle plus de soft power, mais d’une tentative de mise sous tutelle symbolique.

En définitive, cette affaire révèle moins la fragilité des élus concernés que la difficulté persistante d’Alger à concevoir sa diaspora autrement que comme une extension disciplinée de la nation. Une vision qui, à force de confondre héritage et allégeance, risque surtout de produire l’effet inverse : rappeler que, dans la République française, l’élu ne représente ni ses ancêtres ni une identité assignée, mais des citoyens — tous, sans exception.

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