Quand un billet froissé devient une affaire d’État : chronique d’un geste trop visible au Grand Stade de Marrakech

Bouchaib El Bazi

Il y a des matchs qui se jouent sur le terrain, d’autres dans les tribunes, et parfois certains se terminent… au tribunal. Au Grand Stade de Marrakech, lors d’une rencontre internationale censée célébrer le football, la ferveur populaire et l’universalité du sport, un geste isolé a fini par occuper une place inattendue dans l’actualité judiciaire marocaine : le déchirement méthodique d’un billet de banque.

Le protagoniste de cette scène, Bilal Kenouch, ressortissant algérien et britannique, n’a ni envahi la pelouse ni provoqué d’échauffourées. Il a fait mieux – ou pire, selon le point de vue : il a déchiré un billet de monnaie nationale marocaine sous l’œil attentif des caméras et des forces de l’ordre. Un acte simple, presque banal ailleurs, mais qui, dans le contexte marocain, relève d’une infraction pénale clairement définie.

La monnaie, symbole intouchable

Au Maroc, la monnaie n’est pas un simple moyen de paiement. Elle est un symbole de souveraineté, de stabilité et d’autorité de l’État. La législation est explicite : toute atteinte volontaire à la monnaie nationale constitue une infraction pénale. Le billet n’est donc pas seulement du papier, mais une institution miniature.

Surpris en flagrant délit dans les tribunes, le mis en cause est immédiatement interpellé. L’enquête est ouverte sous la supervision du parquet compétent, non pour juger une opinion, mais un acte matériel, précis, documenté. La justice, fidèle à sa logique, ne s’intéresse ni aux intentions politiques supposées ni à la nationalité du prévenu, mais au geste lui-même.

De la tribune au quartier pénitentiaire

Présenté devant le ministère public le 14 janvier 2026, Bilal Kenouch est placé en détention provisoire et incarcéré au complexe pénitentiaire d’Al-Oudaya, en périphérie de Marrakech. Une trajectoire éclair, qui rappelle que dans certains pays, la désinvolture symbolique peut coûter plus cher qu’un billet… intact.

Le 22 janvier 2026, le tribunal de première instance de Marrakech tranche : huit mois de prison ferme et 500 dirhams d’amende pour destruction volontaire d’un billet de banque marocain.

Une sanction qui a suscité des commentaires contrastés, oscillant entre incompréhension extérieure et rappel ferme du droit interne. Mais pour la juridiction, l’affaire est limpide : la responsabilité pénale est établie, l’infraction caractérisée, la loi appliquée.

La pédagogie par la rigueur

Dans un contexte où le Maroc s’efforce de projeter l’image d’un État stable, souverain et respectueux de ses institutions, la réponse judiciaire se veut avant tout dissuasive. Le message est clair, presque pédagogique : on peut applaudir, siffler, débattre, critiquer – mais certains symboles ne se froissent pas impunément, encore moins dans un espace public ultra-sécurisé et internationalement exposé.

À l’heure où les tribunes sont devenues des scènes de performance politique improvisée, l’affaire Kenouch rappelle une évidence souvent oubliée : le stade n’est pas une zone franche juridique, et la satire n’exonère pas de la loi.

Un billet trop cher payé

En définitive, cette affaire restera comme l’un de ces faits divers où le symbole dépasse largement le geste. Un billet déchiré, une procédure enclenchée, une condamnation prononcée. Le football a continué, la foule est rentrée chez elle, mais la justice, elle, a rappelé qu’au Maroc, la souveraineté ne se négocie pas… même en petits morceaux.

Car parfois, il suffit d’un billet malmené pour rappeler que l’État, lui, ne se déchire pas.

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