Le Maroc dérangeant : quand la réussite devient un délit géopolitique

Bouchaib El Bazi

 

Il semble que le Royaume du Maroc ait commis, ces dernières années, une faute géopolitique difficilement pardonnable dans son environnement régional : il a décidé de réussir. Non pas de réussir bruyamment, à coups de slogans ou de discours révolutionnaires, mais de réussir méthodiquement, silencieusement, presque avec insolence. Dans un espace arabo-africain habitué à normaliser l’échec et à sacraliser l’excuse, ce choix apparaît comme une provocation.

On accuse aujourd’hui le Maroc de « fuir l’Afrique ». En réalité, il ne fuit ni le continent ni son environnement arabe, mais la médiocrité, l’improvisation et la politique du surplace. Il a préféré l’organisation au désordre, l’investissement à la rhétorique, la planification à l’attente messianique. Et dans une région où l’on confond encore ambition et agitation, cette stratégie dérange profondément.

Depuis des siècles, le Maroc est gouverné selon une logique de continuité étatique. L’institution de l’Amir Al-Mouminine, loin d’être un simple héritage symbolique, a structuré un rapport stable entre pouvoir, religion et société, épargnant au pays les guerres de légitimité, les coups d’État à répétition et les aventures idéologiques destructrices. Avec le temps, cette stabilité s’est transformée en capital géopolitique, puis en influence réelle, tant en matière de sécurité que de gouvernance et de médiation régionale.

Le Maroc n’a pas multiplié les sommets, il a multiplié les routes, les ports, les plateformes logistiques, les zones industrielles et les dispositifs sécuritaires efficaces. Il n’a pas proclamé la paix, il l’a produite. Il n’a pas revendiqué le leadership africain, il l’a exercé à travers l’investissement, la formation et la coopération concrète. Dans ce contexte, il est devenu un acteur incontournable, parfois malgré lui.

L’organisation de la Coupe d’Afrique des Nations a agi comme un révélateur brutal. Ce qui devait être une compétition sportive s’est transformé en miroir cruel. Infrastructures de niveau international, sécurité maîtrisée, logistique fluide, capacité organisationnelle éprouvée : le Maroc a placé le niveau si haut que certains ont compris qu’ils ne pourraient l’atteindre avant trente ou quarante ans. Et dans notre région, la comparaison est souvent perçue comme une agression.

Dès lors, la machine s’est mise en marche. Accusations, soupçons, campagnes médiatiques, dossiers ressortis opportunément, accords instrumentalisés : tout converge vers un objectif unique, empêcher que l’image du Maroc ne s’impose comme une évidence. Non par amour du football africain, mais par peur du contraste.

De mon point de vue de journaliste observateur de ces dynamiques, ce qui se joue ici dépasse largement le cadre sportif ou diplomatique. Il s’agit d’une réaction politico-psychologique face à un État qui a brisé une règle tacite : ne pas réussir trop visiblement pour ne pas embarrasser ses voisins. L’Algérie, malheureusement, s’est placée à l’avant-garde de cette offensive, non par force stratégique, mais par malaise intérieur croissant.

Le choc réel ne vient pas des classements internationaux ou des rapports économiques, mais de l’expérience directe. Lorsque des citoyens algériens entrent au Maroc pour se soigner, travailler ou simplement observer, et qu’ils reviennent avec une question simple mais dévastatrice — pourquoi là-bas ça fonctionne et ici on explique ? — c’est toute une narration officielle qui vacille. Et quand la narration s’effondre, il ne reste souvent que l’hostilité.

Le Maroc ne prétend pas être parfait, ni donner des leçons morales. Il a simplement choisi d’être un État opérationnel dans un environnement où l’inefficacité est devenue un mode de gouvernance. Et cela, en géopolitique régionale, constitue une faute impardonnable.

L’histoire nous a pourtant appris une chose essentielle : les États ne sont pas attaqués uniquement lorsqu’ils sont faibles, mais aussi lorsqu’ils réussissent trop bien.

 

 

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