Algérie — Quand le silence arrête : anatomie feutrée d’une purge au sommet du régime militaire

Bouchaib El Bazi

En Algérie, certaines arrestations ne font pas de bruit. Elles n’ont ni communiqué officiel, ni images floues diffusées en boucle, ni même un démenti de circonstance. Elles se produisent dans le silence feutré des casernes, là où l’État préfère chuchoter plutôt que s’expliquer. Ces derniers jours, une série d’interpellations ciblant une poignée de jeunes officiers est venue rappeler que, dans le régime militaire algérien, le mutisme est souvent plus révélateur que les discours.

Selon plusieurs sources concordantes proches de l’institution militaire, une dizaine d’officiers — tous âgés de moins de quarante ans — auraient été arrêtés par les services de contre-espionnage. Des profils intermédiaires, certes, mais occupant des fonctions suffisamment sensibles pour justifier, aux yeux de la hiérarchie, une vigilance accrue. Trop proches de l’information. Trop proches, peut-être, du pouvoir réel.

Parmi eux, un nom retient particulièrement l’attention : celui d’un médecin militaire, spécialiste reconnu en néphrologie, intégré au cercle extrêmement restreint chargé du suivi médical du chef d’état-major, le général Saïd Chengriha. Une fonction où la blouse blanche se double d’un serment tacite : savoir sans jamais laisser transparaître. Soigner sans voir. Ou plutôt, voir sans jamais commenter.

Son arrestation, opérée sans la moindre explication publique, ouvre un champ de spéculations que le silence officiel se garde bien de refermer. A-t-il trop su ? Trop compris ? Ou simplement trop existé dans un système où la proximité avec le sommet est aussi une zone à haut risque ? Dans les régimes fermés, le secret médical devient parfois un enjeu politique, et la santé du chef, un sujet stratégique au même titre que les arsenaux.

Officiellement, le ministère de la Défense n’a rien à déclarer. Dans les faits, ce silence n’est ni neutre ni nouveau. Il s’inscrit dans une culture institutionnelle où l’opacité est érigée en méthode de gouvernance, et où l’absence d’information tient lieu de message. À l’intérieur des rangs, certains officiers parlent, à voix basse, d’une « opération préventive » : une manière élégante de qualifier ce qui ressemble fort à une mise au pas générationnelle.

Car ces arrestations semblent traduire une méfiance croissante du sommet envers une nouvelle génération d’officiers, formée, connectée, parfois moins docile, et évoluant dans un contexte régional et interne de plus en plus instable. À mesure que les incertitudes politiques et sociales s’accumulent, le régime paraît répondre par une logique éprouvée : resserrer, filtrer, neutraliser.

« Dans les systèmes militaires hypercentralisés, la suspicion est permanente, surtout lorsque la question de la succession ou de la santé du chef devient sensible », confie un observateur régional sous couvert d’anonymat. Une phrase qui, en Algérie, tient presque lieu de constante historique.

Le sort réservé aux officiers arrêtés demeure flou. Leurs familles n’auraient reçu aucune notification officielle, et l’accès à une défense juridique indépendante resterait, à ce stade, inexistant. Une zone grise de plus dans un paysage institutionnel déjà saturé de non-dits.

Au fond, cette affaire ne dit peut-être pas tant ce que le régime redoute aujourd’hui, mais qui il redoute. Dans une Algérie où le pouvoir se surveille lui-même avec plus de zèle qu’il n’écoute sa société, chaque arrestation silencieuse agit comme un aveu involontaire : celui d’un système qui confond stabilité et immobilisme, et qui traite le soupçon comme une politique publique.

Et dans ce théâtre d’ombres, le silence n’est jamais une absence. Il est une stratégie.

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