La Coupe d’Afrique des Nations au Maroc restera comme une référence dans l’histoire du football africain. Stades modernes, transports fluides, accueil exemplaire, qualité des terrains, diffusion télévisée irréprochable. Et pourtant, au lieu que cette réussite soit célébrée comme une victoire collective pour l’Afrique, elle a souvent été accueillie par des soupçons, des accusations et des tentatives de sabotage.
Très vite, un discours s’est imposé sur les réseaux sociaux et dans certains médias : le Maroc « contrôlerait » la Confédération africaine, aurait « acheté » les arbitres, influencerait la VAR. Comment expliquer alors cette certitude accusatrice, alors que le Maroc n’a même pas remporté cette CAN?
Lors de la finale, certains ont affirmé que la VAR aurait volontairement « protégé » le Maroc en ne signalant pas certaines actions. Or, le but décisif du Sénégal lui-même soulève débat : le défenseur marocain Jawad El Yamiq est clairement repoussé dans la surface laissant l’espace à l’attaquant sénégalais pour tirer et marquer. Si une telle séquence avait conduit à un but marocain, les cris au scandale auraient été immédiats, exigeant l’intervention de la VAR.
Dans la psychologie sociale, ce phénomène porte le nom de « crab mentality » : dans un panier, lorsqu’un crabe tente de sortir, les autres le tirent vers le bas, empêchant toute échappée individuelle. La réussite de l’un est perçue non comme une source d’inspiration, mais comme une trahison du collectif. Friedrich Nietzsche parlait de ressentiment : une émotion née de l’impuissance, qui transforme l’admiration refoulée en hostilité morale : « s’il gagne, c’est qu’il a triché ».
Ce mécanisme est tristement familier dans de nombreux contextes sociaux. Dans les quartiers populaires, dans certains environnements professionnels ou communautaires, la solidarité existe tant que tout le monde reste au même niveau. Mais dès que l’un améliore sa condition, il peut être perçu comme arrogant, traître ou déconnecté de ses origines. On ne célèbre plus son ascension, on la punit.
C’est exactement ce qui semble s’être produit avec le Maroc. Longtemps perçu comme un pays « du même niveau » organisationnel que le reste du continent, il devient soudain dérangeant dès lors qu’il élève drastiquement les standards. Sa réussite n’est plus vue comme un progrès pour le football africain, mais comme une menace pour l’équilibre psychologique collectif : celui où personne ne doit dépasser l’autre.
Cette réaction empêche une discussion essentielle : comment reproduire ce modèle ailleurs en Afrique ? Comment faire de cette CAN un exemple à suivre plutôt qu’un objet de polémique ?
Au lieu de tirer le football africain vers le haut, certains préfèrent tirer vers le bas celui qui a réussi. Ce réflexe, profondément humain mais destructeur, révèle que le véritable défi du sport africain n’est pas seulement technique ou financier, mais aussi culturel : apprendre à accepter que la réussite de l’un peut être une chance pour tous.