L’ingénierie des coulisses : comment l’Afrique du Nord a été réorganisée, et pourquoi l’Algérie a été écartée de l’équation
Par Bouchaïb El Bazi
En relations internationales, ce qui est proclamé depuis les tribunes ne représente souvent qu’une fraction de ce qui se décide réellement. Les grandes recompositions géopolitiques ne s’opèrent pas à travers des déclarations publiques, mais dans des espaces fermés, où les États sont évalués non à l’aune de leur passé, mais de leur capacité d’exécution, de leur fiabilité et de leur contribution concrète à la stabilité. Les transformations profondes observées ces dernières années en Afrique du Nord et au Sahel relèvent pleinement de cette logique froide et fonctionnelle.
Après une série d’échecs militaires et politiques au Sahel, la France s’est retrouvée confrontée à une situation inédite : expulsée du Mali, contrainte de se retirer du Niger, et durablement affaiblie dans son rôle de puissance censée garantir la sécurité en Afrique de l’Ouest. Ce recul n’a pas été uniquement symbolique. Il a touché au cœur même de l’influence française, forçant Paris à rechercher une sortie de crise permettant de préserver ses intérêts économiques sans prolonger une implication sécuritaire devenue coûteuse et inefficace.
Pendant longtemps, l’Algérie a été présentée, au sein de certains cercles stratégiques français, comme le « relais naturel » pour la gestion des dossiers sécuritaires sahéliens. Toutefois, des évaluations internes, notamment issues des milieux du renseignement, ont conduit à une conclusion préoccupante : l’Algérie ne disposait plus ni de l’architecture opérationnelle, ni de l’unité décisionnelle, ni de l’ancrage régional nécessaires pour assumer un tel rôle. Plus encore, les tensions internes au sein de ses institutions se sont progressivement traduites par une politique étrangère erratique, privant Alger de la qualité essentielle de partenaire fiable.
Dans ce contexte, le retour de Donald Trump sur la scène politique américaine a accéléré le processus de tri stratégique. La nouvelle–ancienne administration a apporté avec elle une approche sans ambiguïté : réduire le nombre de partenaires, concentrer les alliances, et s’appuyer sur les acteurs jugés les plus stables et les plus performants. Selon des mémorandums émanant de cercles proches du Conseil de sécurité nationale américain, l’Algérie a été perçue comme un État à la politique extérieure fluctuante, aux alliances régionales ambiguës, et aux fragilités internes incompatibles avec une coopération stratégique de long terme.
C’est à ce moment précis que les intérêts de Paris et de Washington ont commencé à converger. La France cherchait à se désengager progressivement du bourbier sahélien tout en sauvegardant ses positions économiques, tandis que les États-Unis entendaient redessiner l’architecture nord-africaine autour de nouveaux critères : stabilité politique, maîtrise des menaces sécuritaires et sécurisation des corridors énergétiques. Au croisement de ces priorités, le Maroc s’est imposé non comme une solution transitoire, mais comme un partenaire structurel déjà opérationnel.
L’arrangement, jamais formalisé publiquement, s’est articulé autour de trois axes principaux. Premièrement, un désengagement français graduel vis-à-vis de l’Algérie, matérialisé par un affaiblissement du soutien diplomatique au sein de l’Union européenne, une réduction de la coopération sécuritaire au Sahel et la fin de son statut d’interlocuteur régional privilégié. Plusieurs médias français ont évoqué un « éloignement stratégique maîtrisé » au profit d’un nouvel acteur régional jugé plus fiable.
Deuxièmement, le transfert de l’essentiel des dossiers sahéliens vers un axe maroco-américain : Rabat assurant l’ancrage opérationnel, la construction des réseaux locaux et la gestion du terrain, tandis que Washington conserve la main sur le financement et l’orientation stratégique globale. Cette répartition n’a rien d’arbitraire ; elle repose sur une évaluation pragmatique des capacités réelles de chaque acteur à produire des résultats sans générer de nouvelles zones de friction.
Troisièmement, l’instauration d’une pression géopolitique indirecte sur l’Algérie, sans confrontation ouverte. Pour la première fois depuis plusieurs décennies, Alger s’est retrouvée en dehors des nouvelles architectures occidentales, privée de la couverture stratégique française qui lui avait longtemps servi de filet de sécurité, et placée dans une posture défensive inhabituelle sur le plan régional.
En science politique, « abandonner » un partenaire ne signifie pas porter atteinte à sa souveraineté, mais redéployer un soutien traditionnel vers une alliance jugée plus efficiente. C’est précisément ce qui s’est produit dans le cas algérien. La France, historiquement garante d’un appui diplomatique et économique au régime algérien, a choisi de réorienter ses intérêts vers le Maroc, en contrepartie de garanties américaines concernant la place des entreprises françaises dans les grands projets structurants à venir.
Le facteur le plus sensible — et celui qui a précipité ce basculement — demeure toutefois le dossier iranien. Des rapports de renseignement français et américains ont classé le rapprochement entre Alger et Téhéran parmi les « trajectoires à haut risque ». Depuis 2024, une intensification des activités de représentations iraniennes en Algérie a été observée, accompagnée de demandes liées à des technologies sensibles et d’échanges opaques dans des domaines à forte dimension militaire et technologique.
Les inquiétudes occidentales n’étaient pas théoriques. Selon ces évaluations, l’Iran aurait cherché à utiliser l’Algérie comme point d’entrée vers le Sahel, afin d’y établir des canaux de communication avec des groupes armés et de développer une influence parallèle dans une région critique pour la sécurité énergétique européenne. Un tel scénario, rappelant certains précédents au Moyen-Orient, a été considéré comme une ligne rouge à Washington comme à Paris.
Un document de coordination du renseignement occidental a notamment fait état d’une coopération militaro-industrielle émergente entre l’Algérie et l’Iran, incluant des composantes liées aux drones et à la guerre électronique. Pour les partenaires occidentaux, ce type de collaboration ne menace pas seulement l’équilibre régional, mais ouvre la voie à une dissémination de technologies sensibles dans des espaces sahéliens faiblement contrôlés.
À ce stade, la France a pris acte d’un double constat : non seulement son influence sur l’Algérie s’était érodée, mais sa capacité à orienter ses choix stratégiques avait pratiquement disparu. Le basculement vers un autre partenaire est alors apparu non comme une option, mais comme une nécessité.
Ainsi s’est achevée la recomposition. L’Algérie s’est retrouvée marginalisée des cercles décisionnels centraux, le Maroc s’est affirmé comme pôle d’ancrage régional, et l’Occident a redéfini ses priorités selon un critère assumé : la capacité à garantir la stabilité, à exécuter les engagements et à ne pas exporter de fragilités supplémentaires.
En définitive, la géographie ne suffit plus à conférer un rôle stratégique. Ce sont la lucidité, l’anticipation et la constance qui déterminent la place d’un État dans les équilibres internationaux. Tandis que l’Algérie s’enlisait dans ses contradictions internes, le Maroc consolidait patiemment ses positions. Et lorsque le moment du choix est arrivé, la question n’a pas été de savoir qui pesait historiquement le plus, mais qui était le mieux préparé à piloter la phase suivante.