Crise politique à Bruxelles : quand l’enlisement institutionnel menace la cohésion du modèle belge

Bouchaib El Bazi

L’avertissement est rare, le ton grave. Dans son discours prononcé au Palais royal devant les autorités du pays, le Roi Philippe n’a pas seulement plaidé pour la défense de l’État de droit et du modèle démocratique européen. Il a aussi, pour la troisième fois consécutive, tiré la sonnette d’alarme sur la situation politique de la Région de Bruxelles-Capitale, privée depuis les élections du 9 juin 2024 d’un gouvernement de plein exercice. Un enlisement qu’il a qualifié, sans détour, de « logique irresponsable », tant les conséquences pour la Région, ses habitants et ses institutions lui paraissent préoccupantes.

Un blocage politique inédit par sa durée et sa portée

Depuis plus de sept mois, Bruxelles vit sous le régime des affaires courantes. Le gouvernement Vervoort II expédie le quotidien sans pouvoir engager de réformes structurelles, alors même que la Région fait face à des défis financiers, sociaux et sécuritaires majeurs. Ce blocage, loin d’être purement technique, est le produit d’un enchevêtrement d’exclusives politiques, de contraintes institutionnelles et de tensions communautaires ravivées.

Au cœur du problème se trouve la loi spéciale du 12 janvier 1989 relative aux institutions bruxelloises. Celle-ci impose une double majorité pour former un gouvernement régional : une majorité globale au Parlement bruxellois (au moins 45 sièges sur 89), mais aussi une majorité distincte dans chaque groupe linguistique – francophone et néerlandophone. Un mécanisme pensé, à l’origine, pour protéger la minorité néerlandophone, mais qui, dans le contexte politique actuel, se transforme en verrou quasi infranchissable.

Le jeu des exclusives : une équation sans solution apparente

La fragmentation politique issue du scrutin du 9 juin 2024 a exacerbé les tensions. Côté francophone, le Parti socialiste (17 sièges) et Écolo (7 sièges) refusent catégoriquement de participer à un gouvernement incluant la N-VA, pourtant créditée de seulement deux sièges au Parlement bruxellois. À l’inverse, côté néerlandophone, l’Open VLD conditionne désormais son soutien à la présence de la N-VA dans l’exécutif régional.

Parallèlement, le Mouvement Réformateur (20 sièges) et Les Engagés (8 sièges) excluent toute alliance avec le PTB/PVDA (15 sièges cumulés) ou avec la Team Fouad Ahidar (3 sièges). Résultat : aucune combinaison ne parvient à satisfaire simultanément les exigences arithmétiques de la loi spéciale et les lignes rouges politiques des partis.

Un conflit d’interprétation sur la nature même de Bruxelles

Au-delà des calculs partisans, la crise actuelle révèle une divergence plus profonde : la vision du modèle institutionnel bruxellois. Pour une partie du monde politique flamand, incarnée notamment par le Premier ministre Bart De Wever, la Région de Bruxelles-Capitale fonctionnerait comme une « pure confédération », où chaque groupe linguistique constituerait sa majorité avant d’assembler l’exécutif régional.

Cette lecture est vigoureusement contestée par plusieurs partis francophones et par de nombreux constitutionnalistes. Juridiquement, rappellent-ils, rien n’oblige la majorité parlementaire régionale à entériner automatiquement les choix opérés par une majorité au sein d’un seul groupe linguistique. Politiquement, cette approche tend à réduire Bruxelles à une simple zone de compromis communautaire, au détriment de sa réalité territoriale, urbaine et cosmopolite.

Le rappel à l’ordre du Roi Philippe

C’est dans ce contexte que l’intervention du Roi prend tout son sens. Sans sortir de son rôle constitutionnel, Philippe a souligné les dangers d’un immobilisme prolongé : affaiblissement de l’action publique, perte de confiance des citoyens, fragilisation des institutions. Son appel s’inscrit dans un fil conducteur clair : préserver la cohésion du pays, à l’heure où les tensions sociales, la criminalité organisée, la précarité économique et les fractures identitaires mettent déjà le modèle belge à rude épreuve.

En pointant explicitement l’absence de gouvernement bruxellois, le souverain a rappelé que la Région-capitale n’est pas un simple théâtre institutionnel, mais un espace de vie pour plus d’un million d’habitants, et la vitrine politique et diplomatique du pays.

Une crise bruxelloise aux enjeux nationaux

Le blocage bruxellois dépasse désormais le cadre régional. Il ravive le débat sur l’avenir du fédéralisme belge, sur l’équilibre entre logique communautaire et logique territoriale, et sur la capacité des institutions à s’adapter à l’évolution démographique et sociologique de Bruxelles. Comme le soulignent certains intellectuels, dont Philippe Van Parijs, le clivage linguistique ne structure plus, à lui seul, la réalité bruxelloise contemporaine.

Reste à savoir si la crise actuelle débouchera sur un compromis politique pragmatique ou sur une redéfinition plus profonde des règles du jeu institutionnel. Une chose est sûre : en qualifiant l’enlisement de « logique irresponsable », le Roi Philippe a clairement signifié que le statu quo n’est plus tenable. Bruxelles, cœur politique du pays et de l’Europe, ne peut durablement rester sans gouvernail.

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