Quand une phrase devient un crime pédagogique

Bouchaib El Bazi

En Belgique, pays du compromis permanent et de l’indignation sélective, une nouvelle menace plane sur l’enseignement secondaire : la citation mal placée. Pas une fake news, non. Une phrase. Une simple phrase prononcée en 2014 par un élu bruxellois, Fouad Ahidar, aujourd’hui devenue un objet de scandale national — ou presque.

Le crime ? Avoir déclaré, lors de la Foire musulmane de Bruxelles : « Moi, j’ai quatre filles et je veux connaître l’avenir de mes enfants. Je veux qu’elles puissent vivre pleinement leur double citoyenneté : d’être belge et en même temps musulmane. »

Rien de subversif à première vue. Pas d’appel à l’insurrection, pas de complot, pas même une virgule révolutionnaire. Et pourtant, cette phrase, désormais imprimée noir sur blanc dans un manuel scolaire d’histoire (TerrHistoire – Tome 1), semble provoquer chez certains une réaction allergique sévère.

L’école, sanctuaire aseptisé… sauf exception

Un enseignant — anonymat requis, émotion garantie — se dit « dégoûté » de devoir évoquer cette citation devant ses élèves. La politique, dit-il, n’a pas sa place en classe. Soit. Prenons-le au mot.

Car si la cohérence est encore une valeur enseignable, alors il faudra agir vite et fort : supprimer Churchill, effacer De Gaulle, ranger Mandela au placard, brûler Jaurès, gommer Simone Veil, réécrire l’histoire sans acteurs politiques, sans paroles, sans contextes. Un chantier colossal. Les éditeurs scolaires risquent la pénurie de papier, et les déchetteries, l’embouteillage.

Une promesse tenue, voilà le vrai problème

Car au fond, ce qui dérange n’est peut-être pas la politique à l’école, mais le politique qui fait ce qu’il a dit. Fouad Ahidar, qu’on l’apprécie ou non, a tenu une ligne : parler à une minorité souvent évoquée mais rarement écoutée, et assumer publiquement une identité multiple dans un pays qui aime la diversité tant qu’elle reste discrète.

Dans une époque où les promesses électorales sont devenues des œuvres de fiction, tenir parole relève presque de la provocation.

Double citoyenneté, double malaise

Être belge et musulman. La formule est simple, mais elle met mal à l’aise. Non pas parce qu’elle est incompatible avec la Constitution, mais parce qu’elle oblige à regarder une réalité que certains préfèrent traiter en note de bas de page.

L’école, censée préparer les citoyens de demain, serait donc trop fragile pour aborder une phrase qui reflète le vécu de milliers d’élèves assis dans les classes belges ? Voilà une étrange conception de la neutralité : ne pas choquer, quitte à ne rien expliquer.

Si citer un responsable politique devient un acte subversif, alors le problème n’est ni le manuel, ni l’enseignant, ni Fouad Ahidar.

Le problème, c’est une société qui prétend former des esprits critiques tout en redoutant les phrases qui les invitent à réfléchir.

À ce rythme, ce ne sont pas seulement les manuels qu’il faudra jeter, mais l’idée même d’une école connectée au réel.

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