Belge… sous conditions : chronique d’une citoyenneté à géométrie variable

Bouchaib El Bazi

En Belgique, pays qui aime se regarder dans le miroir flatteur de l’État de droit, une nouveauté discrète vient d’être introduite : la citoyenneté n’est plus tout à fait un droit, mais une option révocable. Une sorte de contrat à durée indéterminée pour certains, et à durée conditionnelle pour d’autres.

Jeudi dernier, la Chambre a voté l’élargissement de la déchéance de nationalité pour les binationaux condamnés à plus de cinq ans de prison pour des crimes dits « graves ». La mesure entrera en vigueur le 1er mai 2026. Elle a été portée avec enthousiasme par la coalition dite Arizona — MR, N-VA, Les Engagés — avec le soutien appuyé du Vlaams Belang, devenu pour l’occasion un partenaire idéologique fréquentable.

Un détail, presque anecdotique : cette loi ne concerne pas tous les Belges, seulement ceux qui ont eu l’audace de posséder une autre nationalité en plus de la belge. Les autres, eux, restent pleinement citoyens, même lorsqu’ils commettent exactement les mêmes crimes. La justice est donc la même pour tous, sauf quand elle ne l’est pas.

Cinq générations, mais toujours suspect

Dans ma famille, nous en sommes à la cinquième génération de présence en Belgique. Cinq générations à travailler, voter, payer des impôts, respecter les lois. Et pourtant, le message envoyé par cette réforme est d’une clarté brutale : vous pouvez être belges depuis un siècle, mais jamais complètement.

Car la loi ne dit pas seulement ce qu’elle écrit. Elle dit autre chose, entre les lignes : la nationalité belge serait plus solide chez certains que chez d’autres. Plus enracinée chez les uns, plus provisoire chez les autres. Une citoyenneté à deux vitesses, soigneusement emballée dans un vocabulaire sécuritaire.

De l’antiterrorisme à la citoyenneté conditionnelle

À l’origine, la déchéance de nationalité visait les auteurs d’actes terroristes. Le champ était étroit, exceptionnel, juridiquement déjà controversé. Mais comme souvent, l’exception est devenue une méthode.

Aujourd’hui, la mesure s’étend aux crimes organisés, aux homicides et aux crimes sexuels, dès lors que la peine dépasse cinq ans de prison. Personne ne conteste la gravité de ces crimes. Personne ne plaide l’indulgence. La question n’est pas la lutte contre la criminalité, mais le tri des citoyens.

Car si l’objectif était réellement la sécurité, le gouvernement aurait commencé par renforcer la justice, accélérer les procédures, investir dans la police et la prévention. Or, curieusement, ces priorités semblent moins urgentes que la création d’une nouvelle catégorie de Belges… révocables.

Une loi fragile, mais un symbole puissant

De nombreux juristes ont alerté sur les risques d’inconstitutionnalité de cette réforme. Le principe d’égalité devant la loi, pierre angulaire de l’État belge, est sérieusement ébranlé. Mais peu importe : politiquement, le symbole est jugé rentable.

Il rassure une partie de l’opinion, flatte les discours identitaires, et permet à certains partis de courir derrière l’extrême droite sans jamais la rattraper — sauf sur ses idées.

Un message limpide à la diversité

Le message adressé aux Belges issus de la diversité est limpide, même s’il n’est jamais formulé ainsi : vous êtes belges tant que tout va bien.

Mais en cas de chute, la nationalité pourra être reconsidérée, réévaluée, annulée.

C’est une vision de la citoyenneté fondée non sur l’égalité, mais sur la méfiance permanente. Une citoyenneté conditionnelle, hiérarchisée, suspecte par nature.

Un principe simple, apparemment devenu radical

Il fut un temps où affirmer « 1 Belge = 1 Belge » relevait de l’évidence constitutionnelle. Aujourd’hui, cette phrase semble presque subversive.

N’en déplaise à certains, la citoyenneté ne se découpe pas selon les origines, les patronymes ou le nombre de passeports. Elle est soit pleine et entière, soit elle n’est plus qu’un outil politique.

Et quand un État commence à classer ses citoyens, il ne protège pas la démocratie. Il l’administre à dose réduite.

 

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