Mémoire courte, citoyenneté conditionnelle : quand la Belgique trie ses Belges

Bouchaib El Bazi

 

Ils sont venus mourir pour la Belgique. Aujourd’hui, on doute qu’ils soient Belges.

La Belgique a une mémoire sélective. Elle se souvient volontiers de ses victoires, de ses reconstructions, de son État de droit. Elle se souvient moins de ceux qui sont venus de loin pour la défendre quand elle n’était plus qu’un territoire occupé, humilié, ravagé par la guerre.

Lors des deux guerres mondiales, parmi les premiers soldats envoyés en éclaireurs pour soutenir la Belgique contre l’armée nazie, figuraient des Marocains et des Sénégalais. Des hommes venus des colonies, mobilisés au nom d’une Europe à sauver, souvent sans jamais avoir mis les pieds sur ce continent auparavant. Ils ont combattu, souffert, et pour beaucoup, sont morts sur un sol qui n’était pas le leur — mais qu’ils ont défendu comme tel.

Aujourd’hui encore, le cimetière militaire de Jambes abrite des tombes de soldats africains, parfois anonymes, parfois à peine identifiables. Une mémoire silencieuse, discrète, presque gênante. Une mémoire que l’on visite rarement lorsque l’on débat d’identité nationale, de loyauté ou de citoyenneté.

Pure coïncidence, sans doute.

De la reconnaissance au soupçon permanent

Un siècle plus tard, le regard a changé. Ceux dont les grands-pères ont combattu pour la Belgique sont devenus, dans le discours politique contemporain, des objets de suspicion récurrents. L’immigration marocaine, en particulier, occupe une place singulière dans l’imaginaire de certains responsables politiques : toujours invoquée, souvent caricaturée, rarement analysée avec sérieux.

Chômage, insécurité, CPAS, intégration : la tentation est grande de convoquer une origine plutôt que d’examiner des politiques publiques. Comme si une communauté entière pouvait, à elle seule, expliquer les complexités socio-économiques d’un pays fédéral, fragmenté et inégalitaire.

Ce glissement n’est pas anodin. Il marque le passage d’un débat sur les faits à un discours identitaire, où l’histoire collective est remplacée par des raccourcis commodes.

La citoyenneté à l’épreuve du tri

C’est dans ce contexte que la Belgique a récemment élargi son arsenal juridique en matière de déchéance de nationalité. Désormais, les binationaux condamnés à plus de cinq ans de prison pour des crimes qualifiés de graves — terrorisme, criminalité organisée, homicides, crimes sexuels — pourront perdre leur nationalité belge à partir du 1er mai 2026.

Sur le papier, la mesure se veut ferme, sécuritaire, rassurante. Dans les faits, elle introduit une distinction fondamentale : tous les Belges ne sont plus égaux face à la loi. Deux citoyens, un même crime, une même peine… mais une conséquence radicalement différente selon le nombre de passeports détenus.

La citoyenneté devient alors conditionnelle, révocable, hiérarchisée. Une nationalité plus solide pour certains, plus fragile pour d’autres.

Quand l’exception devient la règle

À l’origine, la déchéance de nationalité était présentée comme une exception absolue, réservée aux actes de terrorisme. Mais comme souvent en politique, l’exception s’est élargie, normalisée, institutionnalisée. Les avertissements juridiques sur les risques d’inconstitutionnalité et de citoyenneté à deux vitesses n’ont pas suffi à enrayer la dynamique.

Car cette loi ne répond pas seulement à une préoccupation sécuritaire. Elle produit un signal politique puissant : celui d’un État qui préfère trier ses citoyens plutôt que renforcer sa justice, accélérer ses procédures ou investir dans la prévention.

Mémoire militaire, oubli civique

Il y a quelque chose de profondément ironique — et troublant — à voir un pays douter aujourd’hui de la loyauté de populations dont les ancêtres ont été jugés suffisamment loyaux pour mourir sous son drapeau.

La Belgique semble avoir oublié que la citoyenneté ne se mérite pas uniquement quand tout va bien. Elle se mesure précisément dans les moments de tension, lorsque l’État choisit entre l’égalité et la facilité politique. Il fut un temps où l’on appelait ces soldats « alliés ».

Aujourd’hui, leurs descendants sont parfois traités comme des dossiers à réexaminer. La démocratie, dit-on, repose sur la mémoire. Encore faut-il choisir ce que l’on décide d’oublier.

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