Bruxelles, capitale de l’Europe… et laboratoire mondial de l’immobilisme politique

Bouchaib El Bazi

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Il fallait bien que cela arrive un jour : au cœur de l’Union européenne, Bruxelles expérimente avec constance une innovation institutionnelle audacieuse — gouverner sans gouvernement. Depuis plus de 600 jours, la Région-Capitale fonctionne en « affaires courantes », un concept devenu ici non plus une exception juridique, mais un mode de vie politique à part entière.

Dans les rues humides du quartier européen, entre deux bâtiments bardés de drapeaux étoilés, le rond-point Schuman offre une métaphore parfaite de la situation bruxelloise. Un chantier interminable, un projet ambitieux, un surcoût imprévu… et personne pour trancher. Le toit circulaire promis à la place ne viendra pas. La décision est reportée, comme tant d’autres, à un avenir institutionnel incertain. À Bruxelles, même l’urbanisme a appris à attendre.

Ce blocage n’a pourtant rien d’un accident. Il est le produit logique d’un système arrivé à saturation, où le compromis, jadis fierté nationale, s’est progressivement vidé de sa substance. La Belgique avait déjà battu un record mondial avec 541 jours sans gouvernement fédéral. Bruxelles a fait mieux, prouvant qu’il est toujours possible de dépasser ses propres performances, pour peu que personne ne s’entende sur la ligne d’arrivée.

Le spectacle politique ressemble désormais à une pièce de théâtre absurde, où les acteurs continuent de déclamer leurs répliques alors que le décor s’effondre. Les tentatives de coalition se succèdent, échouent, puis sont oubliées, remplacées par de nouvelles tentatives tout aussi vouées à l’échec. Les vetos linguistiques s’annulent mutuellement, les lignes rouges se multiplient, et le dialogue devient un exercice de style sans objet réel.

Le plus remarquable n’est pas tant l’échec des négociations que leur caractère mécanique. On négocie parce qu’il faut négocier, non parce qu’un projet commun existe encore. Plusieurs responsables politiques l’admettent à demi-mot : ce qui fait défaut aujourd’hui à Bruxelles n’est pas une majorité arithmétique, mais une volonté politique partagée. Le désaccord n’est plus idéologique ; il est structurel, presque identitaire.

Dans ce vide institutionnel, la Constitution belge joue un rôle involontairement comique. Elle empêche toute dissolution régionale, interdisant ainsi le retour aux urnes. Résultat : un système parfaitement bloqué, où l’on ne peut ni avancer, ni reculer, ni même redémarrer. Une démocratie figée dans une posture d’attente, prisonnière de ses propres garde-fous.

Les démissions, elles, continuent de tomber, comme des feuilles mortes en automne administratif. Chaque départ déclenche non pas une décision politique, mais un nouveau débat procédural : faut-il remplacer, intérimer, prolonger, suspendre ? À Bruxelles, la politique n’est plus l’art de décider, mais celui de différer avec méthode.

Pendant ce temps, les indicateurs s’assombrissent. La dette régionale atteint des niveaux préoccupants, les projets structurants sont gelés, et les tensions communautaires s’enracinent. L’absence de cap politique se traduit par une gestion au minimum vital, incapable de répondre aux défis sociaux, économiques et sécuritaires d’une capitale européenne confrontée à des urgences bien réelles.

Le paradoxe est cruel : Bruxelles incarne le centre symbolique de la gouvernance européenne, tout en illustrant l’incapacité croissante de certains systèmes politiques à produire du sens collectif. L’Union débat d’autonomie stratégique, de souveraineté, de résilience, tandis que sa capitale régionale peine à produire un exécutif fonctionnel.

Ce qui se joue ici dépasse largement le cadre bruxellois. La crise actuelle révèle l’épuisement d’un modèle fondé exclusivement sur l’équilibre des différences, sans projet fédérateur. Lorsque le compromis devient une fin en soi, il finit par ne plus produire que de l’immobilisme.

Bruxelles n’est donc pas seulement sans gouvernement. Elle est sans récit commun, sans horizon partagé, sans mécanisme de dépassement du blocage. Et tant que cette dimension politique ne sera pas restaurée, les records continueront de tomber — non comme des exploits démocratiques, mais comme des symptômes d’un système à bout de souffle.

Dans la capitale de l’Europe, l’attente est devenue une institution. Reste à savoir combien de temps encore elle pourra tenir lieu de politique publique.

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