Washington durcit le ton : le Polisario et l’Algérie dans le viseur du Sénat américain

Bouchaib El Bazi

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Auditions tendues, menaces de sanctions et initiatives législatives inédites : à Washington, la nature du Polisario et la stratégie militaire pro-russe de l’Algérie suscitent une inquiétude croissante. Entre soupçons de dérives terroristes et pression accrue contre les achats d’armes russes, le Sénat américain affiche un scepticisme de plus en plus marqué.

Les auditions tenues mardi 3 février au Sénat américain sur la sécurité en Afrique du Nord et au Sahel ont marqué un tournant notable dans la perception de certains acteurs régionaux à Washington. Deux dossiers ont cristallisé les débats : les liens présumés entre le Front Polisario et des réseaux terroristes opérant au Sahel, d’une part, et la poursuite par l’Algérie d’une politique d’acquisitions massives d’armements russes, d’autre part, en dépit des avertissements répétés des États-Unis.

Devant la sous-commission du Sénat chargée du Proche-Orient et de la lutte contre le terrorisme, responsables du Département d’État et sénateurs influents ont dressé un tableau préoccupant de l’évolution des menaces sécuritaires dans la région. Les échanges ont mis en lumière les limites perçues de la stratégie antiterroriste actuelle face à la multiplication de connexions transnationales entre groupes armés, États parrains et acteurs non étatiques.

Ted Cruz et la “houthisation” du Polisario

L’intervention la plus remarquée est venue du sénateur républicain Ted Cruz. Dans un ton particulièrement offensif, l’élu texan a affirmé que « les activités terroristes au Sahel impliquent également le Polisario, ce qui constitue une faille majeure dans notre approche antiterroriste ». Il a accusé le mouvement séparatiste d’entretenir des liens avec l’Iran, allant jusqu’à évoquer une stratégie de transformation du Polisario en force supplétive régionale.

Selon Cruz, Téhéran chercherait à instrumentaliser le Polisario sur le modèle des Houthis au Yémen, afin de projeter son influence et de déstabiliser des partenaires clés des États-Unis. Le sénateur a évoqué des transferts présumés de drones et d’armements fournis par le Corps des gardiens de la révolution islamique, ainsi que des connexions avec des groupes jihadistes actifs dans le Sahel.

Face à ces accusations, les représentants du Département d’État ont adopté une posture plus mesurée, sans toutefois en contester le fond. Joel Borkert, coordonnateur adjoint au Bureau de la lutte contre le terrorisme, a rappelé que la lutte contre les réseaux liés à l’Iran demeure une priorité stratégique pour Washington. Robert Palladino, haut responsable du Bureau des affaires du Proche-Orient, a pour sa part souligné la solidité du partenariat sécuritaire avec le Maroc, qualifié d’« allié majeur hors OTAN ».

Dans la foulée, Ted Cruz a confirmé la préparation d’un projet de loi visant à classer officiellement le Polisario comme organisation terroriste si son comportement ne change pas. Une initiative qui témoigne d’un durcissement progressif du climat politique à Washington, où cette hypothèse, autrefois marginale, gagne désormais en crédibilité.

L’Algérie sous surveillance pour ses achats d’armes russes

Parallèlement au dossier du Polisario, une autre audition a placé l’Algérie sous pression. La sénatrice démocrate Jeanne Shaheen a interrogé les responsables du Département d’État sur des informations faisant état de nouvelles acquisitions d’avions de combat russes par Alger, ainsi que de négociations en cours pour des contrats supplémentaires.

Robert Palladino a qualifié ces démarches d’« inquiétantes », rappelant qu’elles pourraient entraîner l’application de sanctions américaines. « C’est un dossier que nous suivons de très près », a-t-il averti, en référence à la loi CAATSA de 2017, qui prévoit des sanctions contre toute transaction significative avec les secteurs de la défense et du renseignement russes.

Cette crispation s’inscrit dans une continuité. Dès septembre 2022, Marco Rubio – aujourd’hui secrétaire d’État – avait dénoncé le rôle de l’Algérie comme l’un des principaux acheteurs mondiaux d’armements russes. Quelques semaines plus tard, vingt-sept membres du Congrès avaient officiellement appelé à des sanctions, estimant que le rapprochement militaire entre Alger et Moscou constituait une menace pour la sécurité internationale.

Les parlementaires avaient alors rappelé qu’en 2022, l’Algérie avait signé un contrat de plus de 7 milliards de dollars avec la Russie, incluant notamment des avions de chasse Sukhoï de dernière génération.

Les promesses contestées de Sabri Boukadoum

Confrontée à cette pression croissante, Alger a tenté une inflexion diplomatique. En mars 2025, l’ambassadeur d’Algérie à Washington, Sabri Boukadoum, a évoqué un possible virage stratégique, promettant des achats massifs d’armements américains dans le cadre d’un mémorandum d’entente militaire signé avec l’AFRICOM. « Le ciel est la limite », avait-il déclaré, vantant également l’“expertise humaine” algérienne en Afrique du Nord.

Ces déclarations n’ont toutefois pas dissipé le scepticisme à Washington. L’armée algérienne reste profondément structurée autour de systèmes russes, fruits de décennies de coopération stratégique avec Moscou. Une transition vers l’armement américain impliquerait des transformations lourdes : formation, interopérabilité, doctrine, logistique et transfert technologique.

Dans ce contexte, les promesses de diversification apparaissent, aux yeux de nombreux décideurs américains, davantage comme un levier diplomatique que comme une rupture stratégique crédible. À Washington, la patience s’érode. Et pour un nombre croissant de responsables, la question n’est plus de savoir si l’Algérie sera sanctionnée, mais quand.

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