Sanctions américaines potentielles contre l’Algérie : entre le levier du CAATSA et les limites de la souveraineté stratégique
Bouchaib El Bazi
Les récentes déclarations de Robert Palladino, chef du bureau des affaires du Moyen-Orient au département d’État américain, ont remis au cœur du débat diplomatique la possibilité de sanctions américaines à l’encontre de l’Algérie, en raison de ses acquisitions d’armements russes, notamment des chasseurs de cinquième génération Su-57. Cette évolution s’inscrit dans un contexte international marqué par la rivalité stratégique croissante entre Washington et Moscou, où les choix de défense des États partenaires de la Russie sont de plus en plus scrutés, voire contestés.
Lors d’une audition devant la commission des affaires étrangères du Sénat américain, le lundi 3 février, Robert Palladino a évoqué explicitement la possibilité d’appliquer la loi dite CAATSA (Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act), indiquant que l’administration américaine avait « pris connaissance des informations médiatiques » relatives à l’achat par l’Algérie de chasseurs russes, des informations qui, selon ses termes, « suscitent des préoccupations ». Sans annoncer formellement une décision imminente, cette prise de position marque néanmoins un durcissement notable du discours américain à l’égard d’Alger.
Le CAATSA : un instrument de pression géopolitique
Adoptée en 2017, la loi CAATSA constitue l’un des principaux outils juridiques dont disposent les États-Unis pour contenir l’influence russe, en particulier dans le secteur de l’exportation d’armements. Elle prévoit des sanctions à l’encontre des États qui concluent des « transactions significatives » avec les secteurs russe de la défense ou du renseignement, tout en laissant à l’exécutif américain une marge d’appréciation quant à leur application effective.
Dans ce cadre, Palladino a souligné que de telles transactions « pourraient conduire à une décision de ce type », tout en précisant que le département d’État suivrait le dossier « de très près » et qu’il était disposé à en débattre plus en détail lors de réunions à huis clos avec les sénateurs. Cette posture illustre l’ambivalence de la politique américaine, oscillant entre dissuasion par la menace de sanctions et maintien d’un dialogue diplomatique pragmatique.
L’Algérie et l’armement russe : héritage historique ou choix stratégique assumé ?
L’Algérie entretient, de longue date, une relation structurelle avec l’industrie militaire russe. Son arsenal repose majoritairement sur des équipements conçus à Moscou, tant en matière d’aviation de combat que de défense antiaérienne. Les forces aériennes algériennes disposent notamment de chasseurs Su-30MKA, de MiG-29, ainsi que de systèmes de défense sol-air avancés de type S-300.
L’acquisition de chasseurs Su-57 s’inscrit dans cette continuité et confère à l’Algérie un statut particulier, celui d’un des rares États à posséder des avions de combat de cinquième génération. Le magazine Military Watch a d’ailleurs présenté cette acquisition comme un « symbole de souveraineté technologique », soulignant le caractère stratégique et politique de ce choix, au-delà de ses seules dimensions opérationnelles.
Budget de la défense et hiérarchie des priorités
Cette montée en gamme capacitaire intervient dans un contexte de hausse significative des dépenses militaires. Pour l’année 2026, l’Algérie a alloué à son ministère de la Défense nationale un budget estimé à 3 208 milliards de dinars (environ 24,7 milliards de dollars), faisant de ce secteur le premier poste de dépenses publiques, dans une loi de finances globale avoisinant 145 milliards de dollars.
Ce choix budgétaire traduit la volonté des autorités algériennes de consolider leur posture militaire dans un environnement régional instable. Il soulève toutefois des interrogations quant à l’équilibre entre impératifs sécuritaires et priorités économiques et sociales, dans un pays confronté à des défis structurels persistants.
De Marco Rubio au département d’État : continuité ou inflexion ?
Les menaces de sanctions ne constituent pas une nouveauté dans les relations algéro-américaines. En septembre 2022, Marco Rubio, alors président de la commission du renseignement du Sénat, avait adressé une lettre au secrétaire d’État Antony Blinken, l’exhortant à sanctionner l’Algérie pour ses achats d’armes russes. Il y exprimait sa « profonde inquiétude » face à une coopération militaire qu’il estimait contribuer à renforcer la capacité de guerre de la Russie, dans le contexte du conflit en Ukraine.
Marco Rubio rappelait alors que l’Algérie figurait parmi les quatre principaux importateurs mondiaux d’armements russes, citant une transaction estimée à près de 7 milliards de dollars en 2021. Son accession ultérieure au poste de secrétaire d’État pose aujourd’hui la question de la traduction concrète de ces positions dans l’action gouvernementale, au regard des équilibres diplomatiques en Afrique du Nord.
Entre pression et logique d’endiguement
Les propos de Robert Palladino laissent apparaître une stratégie américaine fondée sur une double approche : exercer une pression diplomatique mesurée, souvent « loin des projecteurs », tout en maintenant une coopération avec Alger sur les dossiers d’intérêt commun. Une telle stratégie n’est toutefois pas exempte de risques, car elle pourrait inciter l’Algérie à renforcer davantage ses partenariats stratégiques avec la Russie, voire à diversifier ses alliances hors du champ occidental.
En définitive, la question des sanctions potentielles contre l’Algérie dépasse largement le cadre d’une simple transaction d’armement. Elle s’inscrit dans une recomposition plus vaste des rapports de force internationaux, où la souveraineté des choix stratégiques des puissances régionales se heurte aux logiques d’influence des grandes puissances. Entre la volonté américaine de contenir Moscou et l’affirmation algérienne de son autonomie stratégique, l’issue dépendra d’un équilibre délicat entre considérations politiques, économiques et sécuritaires.