Lorsque Nouakchott accueille des dirigeants politiques, des oulémas et des intellectuels venus de plus de quarante pays africains et d’ailleurs, l’événement dépasse largement le cadre protocolaire d’un sommet de plus. La tenue de la sixième édition du Congrès africain pour la promotion de la paix, dans un contexte continental particulièrement instable, s’impose comme un moment stratégique : celui d’une tentative assumée de redéfinir l’espoir, non plus comme un discours moral abstrait, mais comme un levier d’action politique, sociale et institutionnelle.
Le thème choisi — « L’Afrique et la fabrication de l’espoir : nul désespoir de la miséricorde de Dieu » — opère un glissement conceptuel majeur. Il extrait l’espoir du registre émotionnel pour l’inscrire dans celui de la performance publique. Ici, l’espoir devient mesurable : baisse des recrutements par les groupes armés, amélioration de l’accès à une éducation de qualité, réduction des fractures territoriales entre villes et campagnes, ou encore élargissement de l’inclusion économique. En d’autres termes, l’espoir cesse d’être une promesse et se mue en indicateur de gouvernance.
Cette ambition intervient à un moment critique pour le continent africain. Les conflits ouverts s’additionnent et s’entrelacent : guerre civile au Soudan, instabilité chronique en Somalie, violences persistantes à l’est de la République démocratique du Congo. La région du Sahel, quant à elle, connaît une recrudescence alarmante des attaques terroristes, tandis que les économies africaines subissent un ralentissement structurel qui frappe de plein fouet la jeunesse. Dans certains pays, le chômage des jeunes dépasse les 60 %, nourrissant un sentiment d’abandon et de déclassement.
Ce cocktail explosif crée un cercle vicieux bien connu : là où l’État échoue à offrir sécurité, justice et perspectives, l’extrémisme prospère. Le désespoir devient alors une ressource stratégique pour les groupes armés. C’est précisément cette mécanique que le congrès entend briser, en proposant une approche intégrée combinant sécurité, développement, justice sociale, réforme de l’État et renouvellement du discours religieux.
Dans ce paysage, la Mauritanie, pays hôte, avance un modèle souvent cité comme pragmatique. Son approche repose sur l’intégration des autorités religieuses dans les politiques de prévention de l’extrémisme, la réforme des programmes éducatifs autour des valeurs de modération, et des réformes sociales visant à réduire les inégalités structurelles qui alimentent la radicalisation. Une stratégie qui démontre qu’il est possible de traiter la question sécuritaire sans la dissocier des causes économiques et sociales profondes.
La vision portée par le cheikh Abdallah Ben Bayyah, président du Forum pour la paix, apporte une profondeur intellectuelle particulière aux débats. Pour lui, l’espoir n’est ni un slogan ni une consolation morale, mais une énergie éthique et collective, susceptible d’être traduite en politiques publiques efficaces. Lorsqu’il irrigue les systèmes éducatifs, inspire des opportunités économiques inclusives et renforce des institutions judiciaires crédibles, l’espoir devient une force de résistance préventive contre le désespoir — et donc contre l’extrémisme.
Reste toutefois la question décisive de la mise en œuvre. Les conflits armés en cours continuent de drainer des ressources colossales au détriment du développement. Au Soudan, plus de dix millions de personnes ont été déplacées depuis 2023, déstabilisant l’ensemble de la région. En République démocratique du Congo, des dizaines de groupes armés exploitent illégalement des zones riches en minerais stratégiques, privant l’État de revenus estimés à plusieurs dizaines de milliards de dollars par an. Ces chiffres traduisent moins une fatalité qu’un échec institutionnel durable.
Le congrès ne se contente cependant pas d’un constat pessimiste. Il met en avant des expériences concrètes pour démontrer que des alternatives existent. La Déclaration de Marrakech sur les droits des minorités dans les sociétés musulmanes demeure une référence en matière de dialogue interreligieux et d’influence normative en Afrique. De même, l’action du Maroc à travers l’Institut Mohammed VI de formation des imams — qui a formé des milliers de cadres religieux africains — illustre le potentiel d’une diplomatie religieuse structurée au service de la stabilité. Le prix africain de la paix décerné au président tchadien Idriss Déby vient, quant à lui, rappeler l’importance de soutenir les trajectoires politiques complexes mais stabilisatrices dans un environnement sahélien sous haute tension.
Le message central du congrès est sans ambiguïté : l’Afrique doit passer du débat à l’action. La paix, dans cette nouvelle lecture, n’est pas l’absence de guerre, mais une condition stratégique du développement durable. Transformer les défis en opportunités suppose un investissement massif dans l’éducation, une croissance inclusive, et la consolidation de l’État de droit.
La coopération régionale et internationale reste indispensable, notamment face à la menace terroriste transnationale. Mais la clé du succès réside avant tout dans la volonté politique locale et la qualité du leadership national. L’expérience du G5 Sahel a montré que des avancées sont possibles, à condition de garantir un financement durable, des réformes sociales profondes et des partenariats internationaux respectueux des souverainetés nationales.
En définitive, le congrès de Nouakchott incarne une volonté africaine collective de réhabiliter les valeurs de paix, de coexistence et de tolérance sur un continent confronté à des défis existentiels. La fabrication de l’espoir n’est pas un luxe rhétorique, mais une nécessité stratégique. Elle se juge à l’aune d’écoles ouvertes dans les zones marginalisées, d’emplois créés pour la jeunesse, et de la confiance retrouvée entre les citoyens et l’État.
Dans un contexte géopolitique mondial marqué par les rivalités sur les ressources et les recompositions d’influence, l’Afrique a besoin de telles boussoles intellectuelles. Forte de son capital culturel, spirituel et humain, elle peut devenir une source d’inspiration globale — à condition de considérer l’espoir non comme un discours, mais comme une politique publique à part entière. Le chemin est long, les obstacles considérables, mais l’alternative — la résignation et l’extrémisme — est précisément ce que l’Afrique de demain refuse d’accepter.