La mémoire marocaine : quand l’histoire se vit hors des livres

Bouchaib El Bazi

À l’heure où la mémoire collective est souvent réduite aux archives, aux manuels scolaires ou aux commémorations officielles, la réflexion autour de la mémoire marocaine invite à dépasser cette vision strictement documentaire du passé. C’est dans cette perspective qu’intervient la lecture proposée par Abdellah Boussouf, secrétaire général du Conseil de la communauté marocaine à l’étranger, lors d’une conférence tenue à Marrakech dans le cadre de la deuxième édition des Journées du livre.

L’idée centrale développée repose sur un constat simple mais structurant : la mémoire marocaine ne se limite ni aux textes ni aux récits figés. Elle se construit dans l’interaction permanente entre l’histoire écrite et les pratiques sociales, là où le passé cesse d’être un objet de savoir pour devenir une expérience vécue. Autrement dit, la mémoire ne se rappelle pas seulement, elle se pratique.

Cette approche permet de distinguer deux regards complémentaires. Celui de l’historien, qui travaille sur les sources, les archives et les documents afin de restituer les faits dans leur contexte temporel. Et celui de l’anthropologue, qui observe la persistance du passé dans le présent à travers les rites, les usages et les comportements quotidiens. Dans le cas marocain, cette articulation est essentielle, car une grande partie de l’héritage collectif continue de se transmettre en dehors des cadres académiques formels.

Les rituels religieux et sociaux illustrent parfaitement cette continuité. Les pratiques du mois de Ramadan, les coutumes alimentaires liées aux fêtes, les cérémonies de mariage, les moussem et les expressions langagières constituent autant de vecteurs par lesquels le passé se maintient dans le présent. Il ne s’agit pas d’une mémoire consciente ou revendiquée, mais d’une mémoire incorporée, intériorisée, transmise par l’usage plus que par l’enseignement.

La transmission orale occupe, à cet égard, une place centrale. Dans de nombreuses régions, les récits familiaux et locaux conservent la trace d’événements, de figures historiques ou de dynamiques sociales avec une précision parfois absente des ouvrages scolaires. Cette mémoire ne hiérarchise pas les faits selon leur importance académique, mais selon leur proximité avec l’expérience vécue des individus et des communautés.

Historiquement, les zaouïas et les institutions religieuses et sociales ont joué un rôle déterminant dans la préservation de cette mémoire collective. En assurant la transmission des généalogies, des récits hagiographiques et des chroniques locales, elles ont constitué de véritables réservoirs de mémoire, intimement liés aux territoires et aux structures sociales. Leur fonction dépassait largement le cadre spirituel pour s’inscrire dans une logique de continuité historique et identitaire.

La géographie marocaine, marquée par une grande diversité humaine et culturelle, a également contribué à la pluralité des mémoires. Chaque région dispose de son capital symbolique, de ses récits et de ses références propres. Cette diversité, loin d’être un facteur de fragmentation, s’inscrit dans une dynamique d’unité, reconnue et consacrée par la Constitution, qui affirme la pluralité des affluents de l’identité marocaine dans un cadre national commun.

Parallèlement, l’État moderne a œuvré à la construction d’une mémoire nationale partagée, à travers l’école, les programmes éducatifs, les médias et les commémorations officielles. Certains événements historiques ont ainsi acquis une dimension symbolique fédératrice, contribuant à structurer l’imaginaire collectif. Cette entreprise de cohésion n’a toutefois pas vocation à effacer les mémoires locales, mais à les intégrer dans un récit national inclusif.

La langue et les expressions populaires constituent, enfin, un autre niveau souvent sous-estimé de cette mémoire. Les proverbes, la darija, l’amazighe et le hassani portent les traces d’une longue histoire de contacts, d’échanges et d’influences multiples. Ils fonctionnent comme un archivage discret du vécu social et des expériences collectives accumulées au fil des siècles.

Dans cette perspective, certaines œuvres intellectuelles marocaines peuvent être lues comme de véritables projets de sauvegarde mémorielle. An-Nubûgh al-Maghribî d’Abdellah Guennoun, par exemple, dépasse le cadre de l’histoire littéraire pour s’inscrire dans une démarche de réhabilitation consciente d’une mémoire culturelle nationale, à un moment où l’affirmation du patrimoine intellectuel marocain répondait à un besoin historique fondamental.

En définitive, comprendre la mémoire marocaine suppose de conjuguer les outils de l’historien et la sensibilité de l’anthropologue. Car la mémoire ne se résume ni à ce qui a été écrit ni à ce qui est raconté : elle se manifeste surtout dans ce qui est vécu, pratiqué et transmis au quotidien. C’est dans cette articulation silencieuse entre passé et présent que se renouvelle, en permanence, la mémoire collective marocaine, dans le respect de son unité et de sa diversité.

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