Molenbeek ou la pédagogie pénale du micro éteint

Majdi Fatima Zahra

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À Molenbeek-Saint-Jean, commune laboratoire de toutes les expériences politiques belges, le racisme ne s’exprime plus : il se procéduralise. Ce mercredi 11 février, le conseil communal a solennellement autorisé le collège des bourgmestre et échevins à déposer plainte et à se constituer partie civile « contre X » pour des propos jugés racistes, tenus lors de la séance du 21 janvier. Une décision grave, historique, et surtout exemplaire, puisqu’elle démontre que même lorsqu’on connaît l’auteur, la République préfère parfois l’abstraction juridique à la désignation nominative. X, en somme, c’est tout le monde. Et donc personne.

Les faits sont désormais entrés dans la petite anthologie locale des phrases qu’on n’aurait jamais dû prononcer, même hors micro. Lors d’un débat aussi explosif que la traduction d’un texte administratif, le conseiller communal Jamel Azaoum (ex-PS) lâche, dans un moment d’égarement civilisationnel : « Ici, on est en Belgique, pas en Afrique ». Une phrase suffisamment audible pour être entendue, suffisamment problématique pour être dénoncée, et suffisamment ambiguë pour devenir un cas d’école. La conseillère PTB Cloë Machuelle, en bonne vigie morale, la répète à voix haute afin que tout le monde en profite. Résultat : indignation, tension, interruption de séance et promesse solennelle du président du conseil que la démocratie molenbeekoise ne plaisante pas avec la dignité humaine.

Trois semaines plus tard, la promesse devient acte. À l’ordre du jour, un point limpide : « Plaintes contre X pour propos racistes – Autorisation d’ester en justice ». Sur la base de l’article 270 de la Nouvelle Loi communale — texte que l’on cite toujours quand on veut rappeler que le droit existe — le collège reçoit le feu vert pour judiciariser l’incident. À défaut de résoudre les tensions politiques, on les élèvera au rang de contentieux. Une manière comme une autre de gouverner par le Code pénal.

Le bourgmestre faisant fonction, Amet Gjanaj (PS), assume une ligne désormais claire : tolérance zéro, mais avec méthode. Chaque propos raciste ou xénophobe donnera lieu à des poursuites. Systématiquement. Scientifiquement. Presque pédagogiquement. « C’est un délit très grave, punissable par la loi », rappelle-t-il, tout en rassurant les finances communales : la morale ne coûtera pas trop cher au contribuable. La vertu, à Molenbeek, reste budgétairement soutenable.

Reste toutefois une question que même la plus grande rigueur institutionnelle peine à dissiper : pourquoi une plainte contre X alors que l’auteur des propos est identifié, filmé par les mémoires collectives et parfaitement conscient de la tempête déclenchée ? La réponse officielle est d’une élégance procédurale remarquable. Il s’agit, explique le bourgmestre, de permettre une « instruction plus large », de laisser la justice « examiner tous les aspects », et surtout de rappeler que les propos n’ont pas été tenus au micro. Le hors micro devient ainsi une zone juridiquement fertile, où l’on peut tout à la fois entendre, dénoncer, condamner moralement, mais poursuivre pénalement sans nommer.

Cette sophistication juridique ne convainc pas tout le monde. Du côté du MR, la conseillère Gloria Garcia Fernandez exprime une perplexité qui frôle l’incrédulité académique : si un juge d’instruction est évoqué, cela signifie donc que le collège se constitue partie civile devant lui. Une procédure lourde, floue, et politiquement discutable. Le MR votera contre, fidèle à cette vieille école selon laquelle la responsabilité individuelle devrait, en principe, rester individuelle.

Quant à Jamel Azaoum, principal intéressé et accessoirement X le plus célèbre de Molenbeek, il réagit avec une émotion digne d’un séminaire sur l’identité postcoloniale. Il s’excuse, évoque la complexité des « doubles identités », ces glissements comparatifs malheureux qui surgissent parfois quand l’histoire personnelle percute le débat politique. « Merci pour mon procès », lâche-t-il, résumant en quatre mots le sentiment d’être réduit à une phrase, après vingt ans de relations humaines et politiques. La justice tranchera, promet-on, y compris sur la valeur de ses excuses, désormais versées au dossier.

L’épisode laisse néanmoins un arrière-goût d’incomplétude démocratique. Certains élus soulignent un discret « deux poids, deux mesures », rappelant que des propos transphobes tenus en janvier 2025 en pleine séance n’avaient suscité ni plainte, ni article 270, ni envolée procédurale. La lutte contre les discriminations, à Molenbeek comme ailleurs, semble donc hiérarchisée, segmentée, et parfois opportunément sélective.

En conclusion, le collège communal promet de systématiser les poursuites à l’avenir. Une perspective rassurante pour les juristes, stimulante pour les magistrats, et légèrement inquiétante pour les élus qui auraient encore tendance à parler hors micro. À Molenbeek, on n’élève plus la voix : on élève le débat au rang de contentieux. Et X, décidément, a encore de beaux jours devant lui.

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