Quand la “famille verte” se dispute : anatomie d’une surprise parfaitement prévisible
Sara El Alami
Dans toute discipline académique digne de ce nom, la surprise n’est acceptable qu’à une condition : qu’elle soit fondée sur une rupture imprévisible. Or, dans le cas présent, la « surprise » exprimée par Zakia Khattabi face à l’acceptation, par les socialistes et Groen, d’une feuille de route budgétaire à Bruxelles relève moins de l’événement inattendu que de la figure rhétorique commode.
Car lorsque la famille des Verts se déchire en public, ce n’est ni un accident de parcours ni une anomalie institutionnelle. C’est, plus sobrement, l’aboutissement logique d’un cycle politique arrivé à maturité — ou, selon une lecture plus sévère, à épuisement.
La discipline idéologique comme mode de gouvernance
Depuis plusieurs années, Groen impose à Ecolo une ligne idéologique claire, rigide et assumée, notamment en matière de mobilité urbaine. Une ligne pensée, théorisée et mise en œuvre avec une cohérence qui force presque le respect académique : réduction drastique de la place de la voiture, reconfiguration autoritaire de l’espace public, primauté absolue de l’objectif climatique sur les usages sociaux et économiques.
Face à cette architecture doctrinale, Écolo n’a pas résisté. Il a suivi. Il a accompagné. Il a validé. Il a voté. Et, plus encore, il a souvent co-signé ces politiques, contribuant à leur légitimation morale et politique au nom du « sens de l’Histoire ».
Dès lors, se dire aujourd’hui « surpris » que Groen accepte une feuille de route budgétaire contraignante relève d’un exercice d’amnésie sélective que la science politique qualifierait de dissonance rétrospective.
Bruxelles, laboratoire… et champ de ruines politiques
Les effets concrets de cette gouvernance idéologique sont aujourd’hui bien documentés. À Bruxelles, les politiques de mobilité portées par Groen — et soutenues sans réserve par Écolo — ont produit des résultats tangibles : quartiers fragmentés, commerces asphyxiés, classes moyennes exaspérées, habitants épuisés par une succession de chantiers permanents et de décisions technocratiques souvent déconnectées du vécu quotidien.
Ces conséquences n’ont rien d’accidentel. Elles sont la traduction fidèle d’un choix politique assumé, fondé sur une vision normative de la ville idéale, quitte à sacrifier la ville réelle.
Écolo, dans cette configuration, n’a pas été un simple figurant. Il a été co-producteur de cette trajectoire. Prétendre aujourd’hui découvrir les dégâts, c’est confondre la posture d’opposant avec celle d’ancien gestionnaire.
La querelle comme stratégie de survie
Les désaccords qui éclatent désormais au grand jour entre Écolo et Groen ne constituent donc pas une rupture idéologique soudaine. Ils sont le symptôme tardif d’une responsabilité politique partagée qui revient frapper à la porte, au moment précis où le coût électoral devient visible.
Dans une lecture presque ironique, on pourrait dire que la surprise actuelle n’est pas que Groen ait accepté cette feuille de route budgétaire, mais qu’Écolo feigne de découvrir les conséquences d’un compagnonnage politique qu’il a lui-même entretenu.
On ne gouverne pas ensemble pendant des années, on ne vote pas les textes, on ne défend pas les plans, on ne sanctuarise les dogmes… pour ensuite s’étonner du résultat.
La surprise, en politique comme en science, n’est crédible que lorsqu’elle n’a pas été soigneusement préparée par ceux qui la dénoncent. Ici, elle ressemble surtout à un exercice tardif de déresponsabilisation — élégant dans la forme, mais fragile sur le fond.