Modernité sélective et mémoire amputée : réponse à L’Islam contre la modernité
Abdellah Boussouf.
Le livre L’Islam contre la modernité de Ferghane Azihari paru 15 janvier 2026 aux Presses de le Cité ,prétend établir une démonstration claire : l’Islam serait structurellement incompatible avec la modernité et les difficultés du monde musulman trouveraient leur origine première dans sa matrice religieuse. L’argument est présenté comme lucide, courageux, presque iconoclaste. Pourtant, à l’examen, il repose sur une lecture sélective de l’histoire, une approche essentialiste de l’Islam et une vision étonnamment indulgente de la modernité européenne.
L’un des procédés récurrents de l’ouvrage consiste à mettre en scène l’Europe moderne comme l’unique matrice du progrès scientifique. Ainsi, le déchiffrement des hiéroglyphes est présenté comme un exploit strictement français attribué à Champollion, sans mention des tentatives antérieures de savants musulmans comme Ibn Wahshiyya, qui, plusieurs siècles auparavant, avaient entrepris d’analyser les systèmes symboliques de l’Égypte ancienne. Il ne s’agit pas de contester l’importance décisive de Champollion, mais de souligner qu’effacer les efforts antérieurs contribue à construire un récit linéaire où la modernité européenne surgirait ex nihilo, sans dette intellectuelle envers d’autres civilisations.
Or l’histoire des sciences contredit cette simplification. Les savants musulmans n’ont pas seulement conservé le savoir antique ; ils l’ont traduit, discuté, enrichi et diffusé. Ils ont transformé des connaissances souvent confinées à des usages locaux — égyptiens, perses ou babyloniens — en un corpus à vocation universelle. La circulation des textes, l’institutionnalisation du débat scientifique et la systématisation des disciplines ont donné au savoir une dimension globale. Réduire cette contribution à un rôle marginal revient à ignorer un pan essentiel de l’histoire intellectuelle mondiale.
Plus problématique encore est la tentative d’exonérer la modernité européenne de toute responsabilité dans les fractures du monde musulman. Présenter la modernité comme intrinsèquement émancipatrice suppose d’occulter que le colonialisme, l’expansion impériale et l’esclavage transatlantique furent des entreprises pleinement inscrites dans l’ère moderne. En 1455, la bulle pontificale Romanus Pontifex, promulguée par le pape Nicolas V, autorisait explicitement le Portugal à réduire en esclavage les populations africaines. Ce texte ne relève pas du Moyen Âge obscur opposé à la modernité ; il s’inscrit dans la dynamique d’expansion européenne qui allait façonner le monde moderne. L’esclavage de masse, l’exploitation systématique des territoires et le découpage arbitraire des frontières furent rendus possibles par des instruments administratifs, militaires et économiques typiquement modernes.
Il est également difficile d’ignorer que les grandes bibliothèques et musées européens conservent aujourd’hui des milliers de manuscrits et d’objets issus du monde musulman. Ces documents, extraits dans des contextes de domination politique ou militaire, participent désormais au récit européen de la modernité. Comment, dès lors, minimiser la production intellectuelle musulmane tout en intégrant son patrimoine au capital symbolique de l’Europe ?
Le cœur du problème réside dans l’approche essentialiste adoptée par l’ouvrage. L’Islam y est traité comme un bloc homogène et immuable, indifférent aux contextes historiques et aux débats internes. Or l’histoire musulmane témoigne d’une pluralité d’écoles juridiques, de courants théologiques, de philosophies et de mouvements réformistes. Assimiler cette diversité à une opposition structurelle avec la modernité revient à figer une tradition dynamique dans une caricature statique.
Enfin, affirmer que les difficultés contemporaines du monde musulman relèvent exclusivement de facteurs internes revient à négliger l’impact durable des conquêtes, des interventions extérieures et des dépendances économiques héritées de l’époque coloniale. La modernité n’a pas été un simple projet de libération ; elle fut aussi un système de hiérarchisation et de domination.
Il ne s’agit pas de nier les crises internes, ni de sanctuariser l’Islam de toute critique. Il s’agit de refuser une grille de lecture binaire où la modernité incarnerait l’universalité morale et l’Islam l’obstacle principal. Une analyse rigoureuse exige de reconnaître les interactions, les circulations de savoir, les conflits, mais aussi les apports réciproques qui ont façonné le monde contemporain.
En définitive, L’Islam contre la modernité relève davantage de la rhétorique polémique que de l’enquête historique équilibrée. Il propose un récit séduisant par sa clarté apparente, mais fragile dès lors qu’on le confronte à la complexité des faits. Comprendre la relation entre Islam et modernité demande moins de certitudes définitives que de lucidité partagée — et surtout, une mémoire complète.